Kais Saied dans les bras d’Emmanuel Macron au palais de l’Élysée, à Paris, le 22 juin 2020

25 juillet 2021 → 2026 · Le bilan

Kais Saied ne se laisse rien dicter. Sauf en italien. Chien de garde pour l’Europe, dictateur raté. Et les Tunisiens paient la facture.

Inflation au plus haut depuis 1984, dette à 86 % du PIB, presse muselée, jeunes qui partent, juges en prison. Après 5 ans, 2 mois et 24 jours de pouvoir sans contre-pouvoir, voici le bilan, chiffre par chiffre, source par source.

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Palais de l’Élysée, Paris, 22 juin 2020 : Kais Saied dans les bras d’Emmanuel Macron. Le lendemain, sur France 24, il refuse de parler de colonisation : la Tunisie était, dit-il, sous « protectorat ». Le 6 avril 2023, il rejette le prêt du FMI : « Je refuse les diktats. »

25 juillet 2021 · article 80

Kais Saied gouverne seul depuis

Parlement gelé, chef du gouvernement limogé, pouvoir exécutif concentré entre ses mains : le compteur tourne depuis le 25 juillet 2021.

Ce que le 25 juillet a coûté aux Tunisiens

Il promettait la souveraineté et la fin de la corruption. Voici les chiffres.

Douze indicateurs, tous tirés d’institutions officielles, internationales ou de la presse tunisienne. Le Covid a frappé tous les pays en 2020 : les comparaisons partent donc de 2019 ou de 2021, l’année du coup de force.

  • 137e

    Liberté de la presse

    Sur 180 pays au classement 2026 de Reporters sans frontières. La Tunisie était 73e en 2021 : 64 places perdues.

    RSF, classement 2026
  • 10,4 %

    Inflation record

    En février 2023, les prix montent au rythme le plus rapide depuis 1984. L’alimentation : +15,6 % sur un an.

    INS, via Webdo
  • 85,7 %

    Dette publique

    du PIB en 2024, contre 79,7 % en 2021.

    FMI, World Economic Outlook
  • 14

    Milliards de dinars empruntés à la Banque centrale

    Pour payer salaires et dettes, l’État se fait prêter directement par la Banque centrale 7 milliards en 2024, puis 7 milliards en 2025, sans intérêts.

    Webdo ; Managers
  • 0,2 %

    Croissance en 2023

    L’économie tunisienne a quasiment stagné en 2023.

    Banque mondiale
  • −1,7 %

    Revenu réel par habitant

    En 2025, le revenu réel moyen d’un Tunisien (4 082 $) reste inférieur à celui de 2019 (4 153 $).

    Banque mondiale, dollars constants
  • 38 %

    Chômage des jeunes

    Plus d’un jeune actif de 15 à 24 ans sur trois est sans emploi (estimation OIT 2025).

    Banque mondiale, OIT
  • +48 %

    Le prix de la nourriture en cinq ans

    De 2021 à 2026, l’alimentation a pris jusqu’à 15 % par an (2022-2023). Cumulé, ce que vous payiez 100 dinars en coûte au moins 148. Les salaires, eux, n’ont pas suivi.

    INS, indice des prix à la consommation (cumul des hausses annuelles)
  • 18 148

    Tunisiens débarqués en Italie

    en 2022, un record selon le ministère italien de l’Intérieur. Dont des milliers de mineurs.

    Le Courrier de l’Atlas
  • 6 500

    Ingénieurs partent chaque année

    selon l’Ordre des ingénieurs. Plus de 45 000 des 110 000 inscrits ont déjà quitté le pays.

    Ordre des ingénieurs, via Webdo
  • 11,2 %

    Participation aux législatives

    de 2022 : moins d’un électeur sur huit a voté pour le Parlement voulu par Kais Saied.

    ISIE, via Webdo
  • Caa2

    Note de crédit

    En janvier 2023, Moody’s classe la Tunisie en « risque de crédit très élevé », faute de financements pour l’État.

    Moody’s, via Kapitalis
Inflation annuelle, en %
3,3103,2114,6125,3134,6144,4153,6165,3177,3186,7195,6205,7218,3229,3237,2245,22525 juillet 2021
Inflation annuelle, en %
AnnéeValeur
20103,3 %
20113,2 %
20124,6 %
20135,3 %
20144,6 %
20154,4 %
20163,6 %
20175,3 %
20187,3 %
20196,7 %
20205,6 %
20215,7 %
20228,3 %
20239,3 %
20247,2 %
20255,2 %

Source : Banque mondiale

Dette publique, en % du PIB2025 : estimation
52,41558,91667,11772,91867,31977,72079,72183,02284,02385,72481,32525 juillet 2021
Dette publique, en % du PIB
AnnéeValeur
201552,4 %
201658,9 %
201767,1 %
201872,9 %
201967,3 %
202077,7 %
202179,7 %
202283,0 %
202384,0 %
202485,7 %
202581,3 %

Source : FMI, World Economic Outlook

Le salaire moyen face au panier

Salaire de base moyen : 924 DT par mois (INS, enquête 2022). Les salaires augmentent à peine, les prix s’envolent : le poulet a pris +55 %, les œufs +46 %.

Avec 924 DT, on achète aujourd’hui 103 kilos de poulet. Aux prix de 2021, on en aurait eu 160.

AvantMaintenantHausse
Poulet prêt à cuire, le kilo5,775 DTjanv. 20218,950 DTaoût 2026+55 %
4 œufs820 millimesjanv. 20211 200 millimesaoût 2025+46 %
Riz étuvé, le kilo2,300 DToct. 20232,800 DTnov. 2023+22 %

En une seule année, de juin 2023 à juin 2024 : café +35 %, agneau +24,3 %, huiles alimentaires +22 %.

Sources : INS, via Tunisie Numérique · Kapitalis · Webdo · Tunisie Numérique · Tuniscope · INS, via Kapitalis

Le compteur

Il nomme, il limoge, il recommence.

  • 4

    chefs de gouvernement limogés

    Hichem Mechichi (juillet 2021), Najla Bouden (août 2023), Ahmed Hachani (août 2024), Kamel Madouri (mars 2025), remplacé par Sara Zaafrani Zenzri.

    Al Jazeera
  • 19

    ministres remplacés en une nuit

    Le 25 août 2024, à six semaines de la présidentielle, dont ceux des Affaires étrangères et de la Défense.

    Jeune Afrique
  • 30

    responsables limogés en dix jours

    Après le 25 juillet 2021 : ministres, gouverneurs, hauts fonctionnaires.

    Al Jazeera
  • ∞

    fois où il a accusé des « comploteurs »

    Pénuries, prix, coupures d’eau : à chaque échec, un complot. On a arrêté de compter.

    Fondation Jean-Jaurès

Le double discours

Souverainiste devant les Tunisiens, conciliant devant l’Europe

Ce qu’il dit

  1. Il rejette le prêt de 1,9 milliard de dollars du FMI, négocié par son propre gouvernement : « Je refuse les diktats imposés par l’étranger. » Kapitalis
  2. Il prêche « l’autosuffisance ». Le jour même, les obligations tunisiennes chutent jusqu’à 4,6 cents. Reuters

Ce qu’il fait

  1. À l’Élysée, l’accolade avec Emmanuel Macron. Le lendemain, il refuse de demander des excuses à la France : la Tunisie était sous « protectorat », pas colonisée. Il repart avec 350 millions d’euros de prêts. Le Courrier de l’Atlas
  2. Il signe avec l’Union européenne, Giorgia Meloni à ses côtés, un protocole d’accord : 105 millions d’euros pour retenir les migrants, 150 millions d’aide budgétaire. Al-Monitor
Kais Saied et Emmanuel Macron lors de leur déclaration conjointe dans les jardins du palais de l’Élysée, à Paris, le 22 juin 2020, devant les drapeaux tunisien, européen et français
Paris, 22 juin 2020 : Kais Saied et Emmanuel Macron à l’Élysée. Photo : Présidence de la République française
Kais Saied reçoit Giorgia Meloni, Ursula von der Leyen et Mark Rutte au palais de Carthage, le 11 juin 2023, avant le mémorandum d’entente migratoire entre l’Union européenne et la Tunisie
Avec Giorgia Meloni, partenaire de l’accord migratoire, à Carthage le 11 juin 2023. Photo : European Commission (Nicolas Fauqué), CC BY 4.0, Wikimedia Commons

Et ceux qui le disent ?

53 personnes sont toujours en prison pour des raisons politiques.

Magistrats, avocats, journalistes, opposants, simples citoyens. Quelques visages, parmi d’autres :

Les 53 détenus, nom par nom →

L’enquête · Indépendance de la justice

Tunisie : comment Kais Saied a mis la justice au pas

Conseil supérieur de la magistrature dissous, 57 magistrats révoqués par décret, décret-loi 54 contre la parole publique, avocats et journalistes en prison : depuis 2021, le président tunisien Kais Saied a démantelé l’indépendance de la justice. De l’ancien procureur de Tunis Bechir Akremi à l’avocate Sonia Dahmani, de l’opposant Rached Ghannouchi au jeune graffeur Rached Tamboura et aux chroniqueurs Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi, magistrats, avocats, journalistes, artistes et opposants en paient le prix.

57magistrats révoqués par décret le 1er juin 2022
123personnes poursuivies ou condamnées recensées sur ce site
53toujours détenues à l’automne 2026

La liste des prisonniers politiques, nom par nom →

Crédits photo : Rached Ghannouchi : Mouad888, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons (recadrée).

Du 25 juillet 2021 à la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature

Le soir du 25 juillet 2021, Kais Saied limoge le chef du gouvernement, gèle le Parlement et annonce qu’il prend lui-même la supervision du ministère public. Dès ce premier jour, la justice est au cœur de son projet : l’ancien professeur de droit constitutionnel accuse les juges de corruption et de complaisance envers le terrorisme, et promet d’assainir l’institution. Pour comprendre d’où vient cette rupture, lire notre page sur la révolution tunisienne.

Façade du Parlement tunisien dans une aile du palais du Bardo, en 2014
Le Parlement tunisien, au palais du Bardo. Le 25 juillet 2021, l’armée en a barricadé l’accès. Photo : Dan Sloan, CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons

Le décret présidentiel 2021-117 du 22 septembre 2021 suspend l’essentiel de la Constitution de 2014 et permet au président de légiférer seul, par décrets-lois qu’aucune juridiction ne peut annuler. Amnesty International en recense au moins 68 la première année, publiés au Journal officiel sans débat ni contrôle.

Le parquet d’abord : le cas Bechir Akremi

La prise de contrôle du parquet est l’un des tout premiers changements intervenus après le coup de force. Douze jours avant celui-ci, le 13 juillet 2021, le procureur de la République de Tunis, Bechir Akremi, qui dirigeait un parquet compétent dans tout le pays en matière de terrorisme et de corruption, est suspendu par le conseil de discipline sur plainte d’un parti politique. Le 25 juillet, Kais Saied s’arroge la direction du ministère public. Fin juillet, Bechir Akremi est assigné à résidence sur simple décision du ministre de l’Intérieur, avec interdiction de communiquer. Interrogé par Amnesty International, il dit n’avoir reçu ni document officiel ni explication. Au moins onze personnes subissent le même sort cet été-là.

Pour Human Rights Watch, la mise sous tutelle des tribunaux est un élément clé de la prise de pouvoir de Kais Saied. Les associations de magistrats y voient la condition des poursuites engagées ensuite contre des juges, des avocats et des opposants, de la dissolution du CSM aux procès de l’opposition.

Magistrats tunisiens manifestant pour l’indépendance de la justice
Des magistrats tunisiens manifestent contre les mesures de Kais Saied visant l’indépendance de la justice.

La fin du Conseil supérieur de la magistrature

Le 5 février 2022, depuis le ministère de l’Intérieur, Kais Saied déclare que le CSM appartient désormais au passé. Le lendemain, la police bloque l’accès à son siège. Le décret-loi 2022-11 du 12 février dissout cette instance, élue en majorité par les magistrats depuis la révolution, et la remplace par un « Conseil supérieur provisoire de la magistrature » dont le président nomme directement neuf des vingt-et-un membres. Le texte lui donne aussi la main sur les nominations, mutations et sanctions des juges, et rétablit une règle de l’ère Ben Ali : l’interdiction de la grève pour les magistrats. La Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, y voit une atteinte grave à l’État de droit.

1er juin 2022 : 57 magistrats révoqués par décret

Le 1er juin 2022, le décret-loi 2022-35 autorise le président à révoquer tout juge ou procureur sur la base de rapports d’« autorités compétentes » non identifiées, pour atteinte à la « sécurité publique » ou à « l’intérêt supérieur du pays ». La révocation déclenche automatiquement des poursuites pénales et ne peut être contestée qu’après leur issue définitive. Le soir même, le décret présidentiel 2022-516 publie une liste de 57 noms.

Elle compte des figures de premier plan : Youssef Bouzakher, président du CSM dissous, Taïeb Rached, ancien premier président de la Cour de cassation, et Bechir Akremi. Aucun n’est entendu ni informé des faits précis qui lui sont reprochés. Une juge de Sousse raconte à Amnesty International avoir appris son renvoi par un proche ; deux semaines plus tard, elle n’avait toujours reçu aucune notification.

Bechir Akremi lors d’un rassemblement au siège de l’Association des magistrats tunisiens
Rassemblement au siège de l’Association des magistrats tunisiens contre les révocations de juges.

Grève, grève de la faim et décisions de justice ignorées

Juges et avocats tunisiens manifestent à Tunis contre les révocations de magistrats. Reportage d’Euronews. Voir sur YouTube

Le 6 juin 2022, l’Association des magistrats tunisiens (AMT) lance une grève nationale pour dénoncer une ingérence permanente de l’exécutif, comme le rapporte France 24. Kais Saied ordonne des retenues sur salaire. Plusieurs juges entament une grève de la faim. Le Rapporteur spécial de l’ONU sur l’indépendance des juges et des avocats, Diego García-Sayán, dénonce le 15 juillet des révocations fondées sur des critères vagues, sans procédure régulière.

Le 9 août 2022, le Tribunal administratif suspend la révocation de 49 des 57 magistrats et ordonne leur réintégration. Le gouvernement ne l’a jamais appliquée. Selon Human Rights Watch, le ministère de la Justice a ouvert à la place des dizaines d’enquêtes pénales contre les juges révoqués, dont treize pour des faits liés au terrorisme. Après six mois d’indemnités, ils ont perdu leur salaire et leur couverture médicale.

Ce que dit le droit international

Pour le Comité des droits de l’homme de l’ONU, la révocation de juges par l’exécutif sans motifs précis ni recours juridictionnel effectif est incompatible avec l’indépendance de la justice (Observation générale n° 32, § 20). La Tunisie est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Juges révoqués puis poursuivis : le cas de Bechir Akremi

Magistrat depuis 1989, ancien juge d’instruction chargé des attentats du Bardo et de Sousse puis procureur de la République à Tunis, Bechir Akremi a connu chacune des mesures dénoncées par les associations de magistrats. Suspendu en juillet 2021, assigné à résidence sans décision judiciaire, révoqué le 1er juin 2022 à la veille d’un jugement définitif qui lui donnait raison, il est arrêté le 12 février 2023 puis interné d’office en service psychiatrique.

En juin 2022, il avait répondu publiquement au président, qui l’accusait d’avoir laissé dormir 6 268 procès-verbaux liés au terrorisme.

Bechir Akremi lors d’une conférence des Nations unies en Égypte
Bechir Akremi lors d’une conférence des Nations unies sur la lutte contre le terrorisme, en Égypte.

Aucune force politique, quelle qu’elle soit, ne peut nous donner de leçons dans la lutte contre le terrorisme.

Bechir Akremi, entretien au quotidien 24/24, 24 juin 2022 (traduit de l’arabe par la rédaction)

Le 1er avril 2025, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire, estimant qu’elle visait l’exercice indépendant de ses fonctions, et a demandé sa libération immédiate. Le gouvernement n’avait pas répondu dans les délais. Bechir Akremi a pourtant été condamné à 23 ans de prison le 4 mars 2026, peine portée à 29 ans en appel en juillet, puis à 15 ans dans une autre affaire en septembre.

Le dossier complet de Bechir Akremi : chronologie, accusations, documents →

Juges révoqués et emprisonnés : de Bechir Akremi aux 57 révoqués →

Sa réponse à Kais Saied en juin 2022, point par point →

Le décret-loi 54, arme contre la parole publique

Promulgué le 13 septembre 2022, le décret-loi 54 relatif aux infractions liées aux systèmes d’information et de communication devait officiellement lutter contre la cybercriminalité. Son article 24 punissait de cinq ans de prison et de 50 000 dinars d’amende la diffusion de « fausses nouvelles » ou de « rumeurs » en ligne, peine doublée lorsque la personne visée est un agent public. Formulé en termes vagues, ce texte est devenu le principal instrument de poursuite contre ceux qui critiquent le pouvoir, et notamment contre les avocats qui défendent les magistrats révoqués.

L’avocat Ayachi Hammami, défenseur des juges révoqués, est convoqué dès 2023 pour « fausses informations » sur ce fondement. L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani est arrêtée le 11 mai 2024 au siège de l’Ordre des avocats, puis condamnée à plusieurs reprises pour des propos tenus à l’antenne.

Le texte frappe aussi des citoyens sans tribune. À Monastir, l’artiste Rached Tamboura, 27 ans, est arrêté en juillet 2023 pour des graffitis qualifiant Kais Saied de « raciste » et de « fasciste » après son discours sur les migrants subsahariens. Poursuivi pour offense au chef de l’État et au titre du décret-loi 54, il est condamné à deux ans de prison et purge sa peine jusqu’au dernier jour, en juillet 2025.

Graffiti de Rached Tamboura représentant Kais Saied
Le graffiti de Rached Tamboura visant Kais Saied, à Monastir.
Portrait de l’artiste Rached Tamboura
Rached Tamboura, condamné à deux ans de prison pour ce dessin.

Rached Tamboura et les citoyens emprisonnés →

Journalistes poursuivis, condamnés, exilés

Les chroniqueurs Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi, arrêtés en mai 2024 et condamnés au titre du décret-loi 54, ont ensuite été condamnés en janvier 2026 à trois ans et demi de prison pour blanchiment, selon Al Jazeera. Reporters sans frontières y voit une persécution judiciaire pour avoir commenté les décisions politiques. Le journaliste Zied El Heni a été condamné en mai 2026 à un an de prison pour avoir défendu des confrères condamnés. La journaliste Khaoula Boukrim a été condamnée par défaut à quatre ans de prison en juin 2026, une condamnation dénoncée par le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). D’après un décompte publié par Nawaat en septembre 2026, 39 journalistes ont fait l’objet de poursuites judiciaires depuis mai 2023, et plusieurs ont choisi l’exil. À mesure que le décret-loi 54 était dénoncé, d’autres textes ont pris le relais : l’article 86 du Code des télécommunications, la loi antiterroriste et des accusations de blanchiment d’argent.

Journalistes tunisiens manifestant pour la liberté de la presse
Journalistes tunisiens manifestant pour la liberté de la presse.

Journalistes emprisonnés en Tunisie : tous les dossiers →

Septembre 2026 : l’article 24 réécrit par décret

Le 30 septembre 2026, le Journal officiel a publié un décret-loi présidentiel qui réécrit l’article 24. La prison est supprimée pour une première infraction et remplacée par une amende de 10 000 à 20 000 dinars. En cas de récidive, la peine est de six mois de prison et 50 000 dinars d’amende, doublée si la victime est un agent public. Une proposition d’amendement déposée au Parlement en était restée bloquée deux ans et demi. Le texte ne dit rien de la situation des personnes déjà condamnées, et les autres dispositions du décret-loi restent en vigueur.

Juges et avocats poursuivis : la défense elle-même dans le viseur

Bechir Akremi n’est pas un cas isolé. Une fois les juges devenus révocables et le CSM placé sous tutelle, les poursuites se sont étendues aux dirigeants des associations de magistrats et aux avocats des accusés. La Commission internationale de juristes (CIJ) dénonce des procédures engagées sans levée régulière de l’immunité des juges par un conseil indépendant.

Portrait du juge Anas Hmaidi, président de l’Association des magistrats tunisiens
Anas Hmaidi, président de l’Association des magistrats tunisiens.
Portrait du juge tunisien Hammadi Rahmani
Le juge Hammadi Rahmani, révoqué par décret présidentiel en 2022.
Avocats tunisiens manifestant en robe
Avocats tunisiens manifestant pour l’État de droit et l’indépendance de la justice.

Anas Hmaidi

Président de l’Association des magistrats tunisiens

Il a dirigé la grève des magistrats de 2022 contre les révocations. Le 6 avril 2026, le tribunal de première instance de Tunis l’a condamné à un an de prison pour « entrave à la liberté du travail ». La CIJ dénonce un simulacre de procès et un nouveau seuil franchi pour réduire l’AMT au silence.

Hammadi Rahmani et Mourad Messaoudi

Juges révoqués

Tous deux figurent parmi les 57. Mourad Messaoudi, président de l’Association des jeunes juges et candidat à la présidentielle de 2024, est arrêté le 15 août 2025 puis libéré par la cour d’appel le 18 février 2026. La CIJ dénonce des poursuites engagées contre les deux magistrats au mépris de leur immunité.

Ahmed Souab

Ancien juge administratif, avocat

Arrêté le 21 avril 2025 sous la loi antiterroriste pour avoir dénoncé les pressions exercées sur les juges, il est condamné le 31 octobre 2025 à cinq ans de prison à l’issue d’une audience de quelques minutes. Sa peine est ramenée à dix mois en appel ; il est libéré le 23 février 2026.

Ayachi Hammami

Avocat, défenseur des droits humains

Avocat des juges révoqués et de la défense dans l’affaire du « complot », il y est lui-même inculpé en mai 2023, condamné à cinq ans en appel, puis arrêté à son domicile le 2 décembre 2025.

Abderrazak Kilani

Ancien bâtonnier

Poursuivi en 2022 devant un tribunal militaire pour des propos tenus à des policiers qui l’empêchaient de voir son client hospitalisé. Il est détenu dix-neuf jours, puis condamné avec sursis.

Sonia Dahmani et Mehdi Zagrouba

Avocats

En mai 2024, la police entre à deux reprises dans la Maison de l’avocat, à Tunis, pour y arrêter Sonia Dahmani puis Mehdi Zagrouba. Condamnée à plusieurs reprises au titre du décret-loi 54, Sonia Dahmani passe plus de dix-huit mois en détention.

Voir toutes les fiches : les prisonniers politiques en Tunisie →

Opposants : l’affaire du « complot » et le cas Ghannouchi

Lancée lors de la vague d’arrestations de février 2023, l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État » vise une quarantaine d’opposants, d’avocats, de journalistes et de militants, poursuivis pour complot et appartenance à un groupe terroriste. Le 19 avril 2025, le tribunal de première instance de Tunis condamne 37 d’entre eux à des peines de 4 à 66 ans de prison. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, estime que la procédure a été entachée de bout en bout de violations du droit à un procès équitable, faisant craindre des motivations politiques.

En appel, le 28 novembre 2025, 34 accusés sont condamnés à des peines de 5 à 45 ans. Human Rights Watch documente dans les jours suivants l’arrestation de l’activiste Chaïma Issa, de l’avocat Ayachi Hammami et de l’opposant Ahmed Néjib Chebbi, 81 ans. Amnesty International juge cette décision accablante pour le système judiciaire tunisien, et la CIJ qualifie l’appel de parodie de justice. En 2026, la Cour de cassation a rejeté les pourvois, rendant les condamnations définitives.

Figure historique de l’opposition islamiste et ancien président du Parlement, Rached Ghannouchi, 85 ans, est détenu depuis avril 2023. Il cumule plus d’une dizaine de procédures et a été condamné en juin 2026 à la réclusion à perpétuité dans l’affaire dite de « l’appareil secret ». Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire (avis n° 63/2025). La présidente du Parti destourien libre, Abir Moussi, est elle aussi détenue depuis octobre 2023.

Rached Ghannouchi au perchoir du Parlement tunisien
Rached Ghannouchi au perchoir de l’Assemblée des représentants du peuple, avant juillet 2021.
Militant d’Ennahdha portant un bandeau « Tunisie » lors d’une manifestation du parti à Tunis, en septembre 2012
Un militant d’Ennahdha lors d’une manifestation du parti à Tunis, en 2012. Plusieurs de ses dirigeants sont aujourd’hui en prison. Photo : khaled nciri, CC BY 2.0, Wikimedia Commons

Opposants emprisonnés : Ghannouchi, Moussi et le « complot » →

Ce que répond le pouvoir

Kais Saied présente sa politique judiciaire comme une campagne d’assainissement contre une magistrature qu’il juge corrompue, laxiste envers le terrorisme et liée aux gouvernements de la décennie précédente. En réponse aux critiques du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, les autorités tunisiennes ont affirmé que les personnes poursuivies répondent de crimes de droit commun, sans lien avec leurs activités politiques ou médiatiques, et que toutes les garanties d’un procès équitable sont respectées. Interrogé par l’ONU sur le cas de quatre juges, dont Bechir Akremi, le gouvernement a répondu en janvier 2026 par une liste de chefs d’accusation, sans en décrire les preuves ni répondre aux constats du Groupe de travail sur la détention arbitraire (voir notre analyse).

Ces affirmations se heurtent à des faits établis par les juridictions tunisiennes elles-mêmes. Aucun des 57 magistrats révoqués n’a été entendu, et les décisions de réintégration du Tribunal administratif n’ont jamais été exécutées. Human Rights Watch rappelle que les gouvernements d’avant 2021 avaient eux aussi cherché à peser sur la justice, mais qu’aucun n’était allé jusqu’à supprimer l’organe de protection des juges et à s’arroger le droit de les révoquer par décret. Qui a rendu cela possible ? Notre enquête sur les piliers du régime de Kais Saied détaille le rôle de l’armée, de la police, des ministres et des partenaires étrangers.

Chronologie : la justice tunisienne sous Kais Saied

  1. Douze jours avant le coup de force, le procureur de la République de Tunis, Bechir Akremi, est suspendu.
  2. Kais Saied gèle le Parlement, limoge le gouvernement et prend la supervision du parquet.
  3. Bechir Akremi assigné à résidence sans décision judiciaire ; d’autres assignations et interdictions de voyager suivent.
  4. Le décret 2021-117 suspend l’essentiel de la Constitution.
  5. Dissolution du Conseil supérieur de la magistrature.
  6. 57 magistrats révoqués par décret, dont Bechir Akremi.
  7. Début de la grève nationale des magistrats.
  8. Bechir Akremi répond publiquement au président sur les « 6 268 procès-verbaux ».
  9. Le Tribunal administratif suspend 49 révocations. La décision n’est pas appliquée.
  10. Promulgation du décret-loi 54.
  11. Vague d’arrestations : opposants, avocats, hommes d’affaires et le magistrat Bechir Akremi.
  12. Bechir Akremi, interné d’office en psychiatrie, est réarrêté à sa sortie de l’hôpital.
  13. Arrestation de Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha.
  14. Arrestation de l’artiste Rached Tamboura pour des graffitis visant Kais Saied.
  15. Rached Tamboura condamné à deux ans de prison.
  16. Arrestations de Sonia Dahmani, Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi.
  17. Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire juge arbitraire la détention de Bechir Akremi.
  18. Affaire du « complot » : 37 condamnations en première instance.
  19. Arrestation de l’avocat et ancien juge Ahmed Souab.
  20. Arrestation du juge révoqué Mourad Messaoudi.
  21. Affaire du « complot » : 34 condamnations en appel.
  22. Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi condamnés à trois ans et demi de prison.
  23. Bechir Akremi condamné à 23 ans de prison, peine portée à 29 ans en appel en juillet.
  24. Anas Hmaidi, président de l’AMT, condamné à un an de prison.
  25. Le journaliste Zied El Heni condamné à un an de prison.
  26. Rached Ghannouchi condamné à la réclusion à perpétuité.
  27. L’article 24 du décret-loi 54 est réécrit par décret présidentiel.

Questions fréquentes

Qu’a fait Kais Saied à la justice tunisienne ?

Depuis le 25 juillet 2021, Kais Saied (parfois écrit Kais Said) a dissous le Conseil supérieur de la magistrature, s’est arrogé le droit de révoquer les juges par décret, a révoqué 57 magistrats le 1er juin 2022 et a ignoré les décisions du Tribunal administratif ordonnant leur réintégration.

Qui est Bechir Akremi ?

Bechir Akremi (aussi écrit Béchir Akremi, en arabe بشير العكرمي) est un magistrat tunisien, ancien juge d’instruction et procureur de la République près le tribunal de première instance de Tunis, spécialiste de la lutte antiterroriste. Révoqué par Kais Saied en 2022, il est détenu depuis février 2023. Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire (avis n° 2/2025), mais il a été condamné à plusieurs reprises en 2026.

Pourquoi Rached Ghannouchi est-il en prison ?

Le président d’Ennahdha et ancien président du Parlement est détenu depuis avril 2023. Il a été condamné dans plus d’une dizaine de procédures, dont la réclusion à perpétuité en juin 2026 dans l’affaire dite de « l’appareil secret ». Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire.

Quels journalistes sont emprisonnés en Tunisie ?

Parmi les cas les plus connus : les chroniqueurs Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi, condamnés à trois ans et demi de prison, le journaliste Zied El Heni, condamné à un an en 2026, et Mohamed Yousfi, rédacteur en chef d’Al Qatiba, écroué en septembre 2026.

Pourquoi l’artiste Rached Tamboura a-t-il été emprisonné ?

Pour des graffitis représentant Kais Saied avec les mots « raciste » et « fasciste », peints à Monastir après le discours présidentiel de février 2023 sur les migrants. Condamné à deux ans de prison pour offense au chef de l’État et au titre du décret-loi 54, il a été libéré en juillet 2025.

Combien de juges Kais Saied a-t-il révoqués ?

57 magistrats ont été révoqués par le décret présidentiel 2022-516 du 1er juin 2022. Le Tribunal administratif a suspendu 49 de ces révocations le 9 août 2022, sans que le gouvernement applique ses décisions.

Qu’est-ce que le décret-loi 54 ?

Le décret-loi 54 du 13 septembre 2022 porte sur les infractions liées aux systèmes d’information et de communication. Son article 24, qui punissait de cinq ans de prison la diffusion de « fausses informations », a servi à poursuivre avocats, journalistes et opposants.

Le décret-loi 54 a-t-il été modifié ?

Oui. Un décret-loi présidentiel publié le 30 septembre 2026 remplace la prison par une amende pour une première infraction à l’article 24. La récidive reste passible de six mois de prison.

Le Conseil supérieur de la magistrature existe-t-il encore ?

Non. Le CSM élu a été dissous en février 2022 et remplacé par un conseil provisoire dont neuf membres sur vingt-et-un sont nommés directement par le président.

Qu’est-ce que l’affaire du « complot contre la sûreté de l’État » ?

Un procès collectif visant une quarantaine d’opposants, d’avocats et de militants arrêtés à partir de février 2023. Les condamnations prononcées en appel, de 5 à 45 ans de prison, sont devenues définitives en 2026.

La Tunisie est-elle devenue une dictature sous Kais Saied ?

Les grands indices internationaux ne la classent plus parmi les démocraties. Le V-Dem Institute (Democracy Report 2026) range la Tunisie parmi les « autocraties électorales » et qualifie la prise de pouvoir de Kais Saied en 2021 d’« auto-coup d’État » : la chute mesurée en 2022 compte parmi les plus fortes en un an depuis 2000, aux côtés de cinq coups d’État militaires. Freedom House la fait passer de « libre » (71/100 en 2021) à « partiellement libre » (42/100 en 2026). L’Economist Intelligence Unit la range désormais parmi les « régimes hybrides » (Business News, avril 2026), et Reporters sans frontières la classe 137e sur 180 pour la liberté de la presse (classement 2026).

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« Tunisie : comment Kais Saied a mis la justice au pas », kaissaied.com, mis à jour le 6 octobre 2026. https://kaissaied.com/

Historique des mises à jour3 entrées
  1. Nouvelle une : bilan économique et politique chiffré depuis le 25 juillet 2021, avec sources.
  2. Ajout des chiffres clés et d’un lien vers la répartition des personnes recensées.
  3. Publication.

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Crédits photo : Rached Ghannouchi : Mouad888, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons ; Issam Chebbi : M.Rais, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.