Tunisie · Citoyens et société civile

Citoyens, artistes et militants emprisonnés en Tunisie : la répression au-delà des opposants

Un graffiti, quelques publications sur Facebook, une vidéo sur TikTok, l’aide apportée à des migrants : sous Kais Saied, la prison ne menace pas seulement les opposants et les journalistes. Des citoyens sans parti ni tribune ont été condamnés à des années de prison, et l’un d’eux à la peine de mort.

Graffiti de Rached Tamboura représentant Kais Saied
Le graffiti de Rached Tamboura visant Kais Saied, à Monastir.

Rached Tamboura, deux ans de prison pour un graffiti

Le 21 février 2023, devant le Conseil de sécurité nationale, Kais Saied dénonce des « hordes » de migrants subsahariens et un « plan criminel » visant à modifier la composition démographique du pays. À Monastir, Rached Tamboura, jeune artiste de rue connu pour ses fresques colorées, peint le portrait du président accompagné des mots « raciste » et « fasciste ».

Dans la nuit du 17 au 18 juillet 2023, la police l’arrête chez lui, selon Amnesty International. Il a 27 ans. Il est poursuivi pour « offense au chef de l’État », au titre de l’article 67 du Code pénal, et pour « fausses nouvelles », au titre du décret-loi 54.

Portrait de l’artiste Rached Tamboura
Rached Tamboura, artiste de Monastir, condamné à deux ans de prison.

Après plus de quatre mois de détention provisoire, le tribunal de première instance de Monastir le condamne le 4 décembre 2023 à deux ans de prison. La cour d’appel confirme le 31 janvier 2024. Les sections régionales de la Ligue tunisienne des droits de l’homme dénoncent un procès politique ; Amnesty International lance une action urgente. Rached Tamboura sort de prison le 17 juillet 2025, deux ans jour pour jour après son interpellation, après avoir purgé la totalité de sa peine.

Saber Chouchane, condamné à mort pour des publications sur Facebook

Saber Chouchane, 51 ans, père de trois enfants, vit dans le gouvernorat de Nabeul. Arrêté le 22 janvier 2024 pour des publications sur Facebook critiquant Kais Saied, il est poursuivi pour « offense au chef de l’État », « fausses informations » au titre du décret-loi 54 et « tentative de changer la forme du gouvernement », un crime passible de la peine capitale selon l’article 72 du Code pénal.

Le 1er octobre 2025, le tribunal de première instance de Nabeul le condamne à mort. Selon Human Rights Watch, il était détenu au-delà de la durée légale maximale de détention provisoire, quatorze mois, et privé de soins médicaux. Le verdict provoque une indignation internationale. Le 7 octobre 2025, Saber Chouchane est libéré par une grâce présidentielle, avant même l’expiration du délai d’appel. La loi qui a permis de requérir la mort pour des publications sur un réseau social, elle, n’a pas changé.

TikTok, Instagram : des créateurs de contenus en prison

Le 27 octobre 2024, la ministre de la Justice, Leïla Jaffel, demande aux procureurs de poursuivre les utilisateurs de TikTok et d’Instagram qui diffusent des contenus « contraires aux valeurs sociales ». Dès le lendemain, un premier créateur de contenus est condamné à quatre ans et demi de prison pour « contenu obscène » ; quatre autres sont arrêtés. Les juristes relèvent que les notions de « valeurs morales et sociales » n’ont aucune définition légale précise.

Ces poursuites ne visent pas des opposants. Pour les juristes qui les dénoncent, elles relèvent pourtant de la même logique : des instructions ministérielles au parquet, des textes vagues et des peines lourdes, appliqués à la parole de citoyens ordinaires. Le rôle de la ministre est détaillé dans notre enquête sur les complices de Kais Saied.

Manifester, scander : les arrestations de l’été 2026

Le 20 août 2026, le mouvement Nafas organise à Tunis une manifestation pacifique contre le recul des libertés. Le lendemain, l’un des participants, Seif Eddine Arfaoui, est arrêté pour des publications reprenant des slogans scandés ce jour-là sur « la santé mentale du président ». Le 31 août, le tribunal de première instance de Tunis le condamne à 18 mois de prison au titre de l’article 86 du Code des télécommunications. Le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT) réclame sa libération immédiate.

Un mois plus tard, le 19 septembre, plusieurs centaines de personnes défilent avenue Habib-Bourguiba pour réclamer la libération de quatre responsables de la flottille Soumoud pour Gaza, détenus depuis mars 2026 dans une affaire financière. Dans la nuit du 20 au 21 septembre, une quinzaine de participants sont arrêtés à leur domicile, poursuivis pour des slogans jugés insultants envers le président, selon Le Courrier de l’Atlas. Une dizaine d’entre eux sont placés sous mandat de dépôt le 25 septembre pour « atteinte aux symboles de l’État et à ses institutions » et « troubles à l’ordre public », rapporte Business News : des militants de gauche et de la cause palestinienne, une médecin, deux membres du Conseil de la choura d’Ennahdha, un homme de 73 ans qui avait prêté sa voiture aux manifestants, et un lycéen, déféré devant le juge des enfants. Leurs noms figurent dans notre liste des prisonniers politiques.

Migrants expulsés, humanitaires jugés

Après le discours présidentiel de février 2023, les agressions et les expulsions contre des Africains subsahariens se multiplient. À partir du 2 juillet 2023, selon Human Rights Watch, plusieurs centaines de migrants, dont 29 enfants et trois femmes enceintes, sont expulsés de Sfax vers une zone désertique et militarisée à la frontière libyenne. Des témoins font état de morts, de violences et de vols. L’organisation rappelle que les expulsions collectives sont interdites par le droit international.

Ceux qui aident les migrants sont à leur tour poursuivis. En mai 2024, Sherifa Riahi, ancienne directrice de l’association Terre d’Asile Tunisie, est arrêtée avec des membres de son équipe, accusée de faciliter l’« entrée et le séjour illégaux » de migrants, alors que l’association travaillait dans un programme approuvé par l’État. Vingt-trois personnes sont jugées, dont dix-sept agents municipaux de Sousse. Après plus de vingt mois de détention provisoire pour certains, le tribunal les libère début janvier 2026 avec des peines de deux ans avec sursis.

Saadia Mosbah et Sihem Bensedrine, militantes condamnées

Saadia Mosbah

Militante antiraciste, présidente de Mnemty

Pionnière de la lutte contre le racisme envers les Noirs en Tunisie, elle est arrêtée en mai 2024 et poursuivie pour la gestion financière de son association, au moment où les autorités ciblent les organisations d’aide aux migrants. Condamnée à huit ans de prison, peine confirmée en appel en juin 2026. Amnesty International demande l’annulation de sa condamnation.

Sihem Bensedrine

Défenseuse des droits humains, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité

Figure historique de l’opposition à Ben Ali, elle présidait de 2014 à 2019 l’instance chargée de la justice transitionnelle. Arrêtée en août 2024 et accusée notamment d’avoir falsifié le rapport final de l’Instance, elle est condamnée le 26 juin 2026, à 75 ans, à vingt-cinq ans de prison. Human Rights Watch dénonce une condamnation abusive ; elle fait appel.

Toutes deux avaient témoigné ou travaillé sur des dossiers sensibles pour le pouvoir : le racisme d’État pour l’une, les crimes de l’ancien régime et l’indépendance de la justice pour l’autre. Sihem Bensedrine avait notamment publié en 2023 une tribune consacrée à l’ancien procureur Bechir Akremi.

Foule de citoyens tunisiens manifestant contre Kais Saied sur l’avenue Habib-Bourguiba, à Tunis, le 10 octobre 2021
Avenue Habib-Bourguiba, Tunis, 10 octobre 2021 : des citoyens manifestent contre la concentration des pouvoirs. Photo : Dodos photography, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Questions fréquentes

Pourquoi Rached Tamboura a-t-il été emprisonné ?

Pour des graffitis représentant Kais Saied avec les mots « raciste » et « fasciste », peints à Monastir après le discours présidentiel de février 2023 sur les migrants. Condamné à deux ans de prison, il a été libéré le 17 juillet 2025.

Qui est Saber Chouchane ?

Un Tunisien de 51 ans, du gouvernorat de Nabeul, condamné à mort le 1er octobre 2025 pour des publications sur Facebook critiquant le président, puis gracié et libéré le 7 octobre 2025.

Peut-on aller en prison en Tunisie pour une vidéo TikTok ?

Oui. Depuis une directive de la ministre de la Justice d’octobre 2024, des créateurs de contenus ont été condamnés à des années de prison pour des vidéos jugées contraires aux « bonnes mœurs ».

Que risque-t-on en Tunisie pour avoir critiqué le président ?

L’article 67 du Code pénal punit l’offense au chef de l’État de trois ans de prison. Le décret-loi 54, l’article 86 du code des télécommunications et, dans le cas de Saber Chouchane, l’article 72 du Code pénal ont aussi été utilisés.

Peut-on être emprisonné en Tunisie pour un slogan dans une manifestation ?

Oui. Le militant Seif Eddine Arfaoui a été condamné le 31 août 2026 à 18 mois de prison pour des publications reprenant des slogans sur « la santé mentale du président » scandés lors d’une manifestation pacifique à Tunis. En septembre 2026, une dizaine de participants à un rassemblement pour la libération de responsables de la flottille Soumoud ont été écroués.

Pourquoi Sihem Bensedrine a-t-elle été condamnée ?

L’ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité a été condamnée le 26 juin 2026 à vingt-cinq ans de prison, accusée notamment d’avoir falsifié le rapport final de l’Instance. Les organisations de défense des droits humains dénoncent un procès abusif.

Un graffiti, une publication Facebook : faites le test, risqueriez-vous la prison ? Les professionnels de l’information subissent le même sort : voir les dossiers des journalistes.

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« Citoyens et militants : la répression au-delà des opposants », kaissaied.com, mis à jour le 6 octobre 2026. https://kaissaied.com/citoyens-emprisonnes-tunisie/

Historique des mises à jour2 entrées
  1. Ajout d’une partie sur les manifestants poursuivis en 2026, dont Seif Eddine Arfaoui et les personnes arrêtées après le 19 septembre.
  2. Publication.

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