Tunisie · Histoire

Révolution tunisienne : de la chute de Ben Ali au pouvoir de Kais Saied

En janvier 2011, les Tunisiens chassaient Zine el-Abidine Ben Ali et ouvraient la seule transition démocratique du Printemps arabe. Dix ans plus tard, le 25 juillet 2021, Kais Saied refermait cette parenthèse. Retour sur quinze ans d’histoire, de la révolution de la dignité à la mise au pas des institutions.

Manifestation en Tunisie contre Kais Saied et la concentration des pouvoirs, avec des protestataires dénonçant la répression politique et le recul des libertés publiques.
Manifestation à Tunis contre Kais Saied et la concentration des pouvoirs.

La Tunisie de Ben Ali : une justice aux ordres

Arrivé au pouvoir le 7 novembre 1987 en écartant Habib Bourguiba, Zine el-Abidine Ben Ali gouverne la Tunisie pendant vingt-trois ans. Derrière la vitrine de la stabilité et de la croissance, le régime repose sur une police omniprésente, une presse muselée et une opposition emprisonnée ou exilée.

La justice n’y est pas un pouvoir. Ben Ali préside lui-même le Conseil supérieur de la magistrature, qui nomme et sanctionne les juges, et dispose du dernier mot sur leurs carrières, rappelle Amnesty International. Un avocat de Sfax, interrogé par Human Rights Watch, résume l’époque : le président avait ses juges, qui recevaient des instructions sur les verdicts à rendre dans les affaires politiques.

Armoiries officielles de la Tunisie, symbole de l’État tunisien, dans le contexte de la crise politique, de l’affaiblissement des institutions et des critiques visant le pouvoir de Kais Saied.
Les armoiries de la République tunisienne.

17 décembre 2010 – 14 janvier 2011 : la révolution de la dignité

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’immole par le feu après la confiscation de sa marchandise. Sa mort, le 4 janvier 2011, embrase le pays. Des régions de l’intérieur jusqu’à Tunis, les manifestations réclament travail, liberté et dignité, malgré une répression qui fait plusieurs centaines de morts.

Le 14 janvier 2011, après une manifestation géante devant le ministère de l’Intérieur, Ben Ali quitte le pays pour l’Arabie saoudite. La révolution tunisienne, parfois appelée « révolution du jasmin » à l’étranger, inaugure ce que l’on nommera le Printemps arabe, qui gagne l’Égypte, la Libye, le Yémen et la Syrie. La Tunisie sera le seul de ces pays à mener à terme une transition démocratique.

2011-2014 : construire une démocratie

Le 23 octobre 2011, les Tunisiens élisent une Assemblée nationale constituante, lors du premier scrutin libre de leur histoire. Le parti islamiste Ennahdha arrive en tête et gouverne au sein d’une coalition. Les libertés d’expression, de réunion et d’association s’exercent presque du jour au lendemain ; le décret-loi 2011-88 permet aux associations de se créer sur simple déclaration, et la société civile foisonne.

La Constitution adoptée en janvier 2014 consacre un chapitre entier aux droits et libertés : présomption d’innocence, protection contre la détention arbitraire, liberté d’expression et d’association. Elle crée des instances indépendantes, dont un Conseil supérieur de la magistrature élu en majorité par les magistrats, chargé de les protéger des pressions de l’exécutif. Elle prévoit aussi une Cour constitutionnelle capable d’annuler les lois et les décisions contraires à la Constitution. Faute d’accord au Parlement sur ses membres, cette Cour ne verra jamais le jour, une faille dont Kais Saied tirera parti en 2021.

La justice reste toutefois un terrain disputé. Human Rights Watch rappelle qu’en 2012, le ministre de la Justice d’alors, Noureddine Bhiri, avait révoqué 75 juges et ignoré une décision de réintégration, avant que ceux-ci ne retrouvent leur poste. Une instance provisoire de la magistrature judiciaire, créée en 2013, ouvre néanmoins une période inédite d’autonomie des juges.

2013 : l’année des assassinats politiques

Le 6 février 2013, l’avocat et dirigeant de gauche Chokri Belaïd est abattu devant son domicile, à Tunis. Le 25 juillet suivant, jour de la fête de la République, le député Mohamed Brahmi est tué à son tour. Les deux assassinats, attribués à des militants jihadistes, plongent le pays dans une crise politique majeure et alimentent pendant des années les accusations contre Ennahdha, alors au pouvoir.

Chokri Belaid, avocat et figure de l’opposition tunisienne assassiné en 2013, symbole majeur de la violence politique en Tunisie et des débats sur la justice, l’État de droit et les dérives autoritaires jusqu’à l’ère de Kais Saied.
Chokri Belaïd, avocat et figure de l’opposition, assassiné le 6 février 2013.

L’instruction de l’affaire Belaïd est confiée au juge Bechir Akremi. Refusant d’inculper des dirigeants politiques sans preuves au dossier, il devient la cible de campagnes virulentes. Son enquête sera pourtant validée par la chambre d’instruction. Une décennie plus tard, sous Kais Saied, c’est lui qui sera jugé dans ce dossier. Lire l’affaire Bechir Akremi.

Pour sortir de l’impasse, quatre organisations, l’UGTT, l’UTICA, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre national des avocats, lancent un dialogue national. Il aboutit à un gouvernement de technocrates et à l’adoption de la Constitution. En octobre 2015, ce « Quartet du dialogue national » reçoit le prix Nobel de la paix.

2015 : le terrorisme frappe Tunis et Sousse

Le 18 mars 2015, une attaque contre le musée du Bardo, à Tunis, fait 22 morts, en majorité des touristes étrangers. Le 26 juin, un homme armé tue 38 personnes, pour la plupart britanniques, sur la plage d’un hôtel de Port El-Kantaoui, près de Sousse. Le tourisme s’effondre et l’état d’urgence est proclamé ; il sera sans cesse renouvelé depuis.

Ces deux dossiers sont instruits au pôle antiterroriste de Tunis, notamment par Bechir Akremi, en coopération avec Scotland Yard, Eurojust et les justices européennes. Les auteurs du massacre de Sousse sont condamnés aux peines les plus lourdes. Dans l’enquête du Bardo, le juge signale des traces de torture sur des suspects interrogés par la police, ce qui lui vaudra l’hostilité durable des syndicats policiers.

La justice transitionnelle et l’Instance Vérité et Dignité

De 2014 à 2019, l’Instance Vérité et Dignité (IVD), présidée par Sihem Bensedrine, recueille des dizaines de milliers de témoignages sur les violations commises depuis l’indépendance et transmet des actes d’accusation à des chambres spécialisées. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a salué ce travail pionnier dans la région et exhorté en 2024 la Tunisie à renouer avec la justice transitionnelle. Sihem Bensedrine a été condamnée en juin 2026 à 25 ans de prison, notamment pour avoir falsifié le rapport final de l’Instance selon l’accusation. Amnesty International dénonce une injustice scandaleuse.

2019 : l’élection d’un outsider, Kais Saied

Le président Béji Caïd Essebsi meurt le 25 juillet 2019. Lors de la présidentielle anticipée d’octobre, Kais Saied, professeur de droit constitutionnel sans parti ni expérience politique, l’emporte largement au second tour. Son élection est perçue comme un rejet d’une classe politique jugée incapable de répondre au chômage et à la vie chère.

Le Parlement, élu le même mois, est fragmenté. Après la démission du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh à l’été 2020, Hichem Mechichi lui succède. La pandémie de Covid-19 frappe durement le pays au printemps et à l’été 2021, avec l’un des taux de mortalité les plus élevés de la région, et la colère contre le gouvernement et le Parlement atteint son comble.

25 juillet 2021 : la fin de la transition démocratique

Le 25 juillet 2021, invoquant l’article 80 de la Constitution sur le « péril imminent », Kais Saied limoge le chef du gouvernement, gèle le Parlement, lève l’immunité des députés et fait barricader l’Assemblée par l’armée. Or ce même article imposait que le Parlement reste en session permanente pendant l’état d’exception et que la Cour constitutionnelle, jamais créée, puisse être saisie au bout d’un mois.

Le 22 septembre 2021, le décret 2021-117 suspend l’essentiel de la Constitution. En février 2022, le Conseil supérieur de la magistrature est dissous ; en juin, 57 juges sont révoqués. Le 25 juillet 2022, une nouvelle Constitution, qui renforce massivement les pouvoirs présidentiels, est adoptée par référendum avec une participation d’environ 30 %. Les législatives de décembre 2022 mobilisent à peine plus d’un électeur sur dix au premier tour.

En octobre 2024, Kais Saied est réélu avec 90,7 % des voix, pour une participation de 28,8 %. L’instance électorale n’avait retenu que trois candidats sur dix-sept, et plusieurs prétendants avaient été arrêtés ou condamnés. Les détails de la mise au pas de la justice sont dans notre article principal, Tunisie : comment Kais Saied a mis la justice au pas, et le rôle de ceux qui l’ont permise dans Les piliers du régime de Kais Saied.

Chronologie de la Tunisie, de 1987 à 2026

  1. Zine el-Abidine Ben Ali écarte Habib Bourguiba et prend le pouvoir.
  2. Immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid.
  3. Fuite de Ben Ali en Arabie saoudite.
  4. Élection de l’Assemblée nationale constituante.
  5. Assassinat de Chokri Belaïd.
  6. Assassinat de Mohamed Brahmi.
  7. Adoption de la Constitution de la IIe République.
  8. Attentat du musée du Bardo.
  9. Attentat de Sousse.
  10. Prix Nobel de la paix pour le Quartet du dialogue national.
  11. Élection de Kais Saied à la présidence.
  12. Kais Saied s’arroge les pleins pouvoirs.
  13. Dissolution du Conseil supérieur de la magistrature.
  14. Référendum sur la nouvelle Constitution.
  15. Vague d’arrestations d’opposants, d’avocats et de magistrats, dont Bechir Akremi.
  16. Réélection de Kais Saied avec 90,7 % des voix et 28,8 % de participation.
  17. Condamnations définitives dans l’affaire du « complot » ; Bechir Akremi condamné à de lourdes peines.

Questions fréquentes

Quand a eu lieu la révolution tunisienne ?

La révolution tunisienne s’est déroulée du 17 décembre 2010, date de l’immolation de Mohamed Bouazizi, au 14 janvier 2011, jour de la fuite du président Ben Ali.

Pourquoi parle-t-on de « révolution du jasmin » ?

L’expression, surtout employée à l’étranger, fait référence à la fleur emblématique de la Tunisie. En Tunisie, on parle plutôt de « révolution de la liberté et de la dignité ».

Qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2015 ?

Le Quartet du dialogue national tunisien, composé de l’UGTT, de l’UTICA, de la Ligue tunisienne des droits de l’homme et de l’Ordre national des avocats, pour sa contribution à la transition démocratique.

Quand Kais Saied a-t-il été élu ?

Kais Saied (aussi écrit Kais Said) a été élu président en octobre 2019, puis réélu en octobre 2024 avec 90,7 % des voix et une participation de 28,8 %.

Que s’est-il passé le 25 juillet 2021 en Tunisie ?

Kais Saied a limogé le gouvernement, gelé le Parlement et pris le contrôle du parquet en invoquant l’article 80 de la Constitution. Ses opposants parlent de coup d’État ; il présente ces mesures comme un sauvetage du pays.

La Constitution de 2014 est-elle toujours en vigueur ?

Non. Suspendue en grande partie en septembre 2021, elle a été remplacée par la Constitution adoptée par référendum le 25 juillet 2022.