Affaire Instalingo : comment une société de contenus de Sousse a servi à condamner 41 personnes
Une petite entreprise de communication numérique, fondée en 2015 à Kalâa Kebira, est devenue l’un des dossiers les plus lourds du règne de Kais Saied. Au bout : plus de 700 ans de prison cumulés, Rached Ghannouchi condamné à 22 ans, l’ancien député Said Ferjani à 13 ans, et une journaliste derrière les barreaux pour avoir fait son métier.

Une société de contenus de Kalâa Kebira
Instalingo est créée en 2015 à Kalâa Kebira, près de Sousse. Officiellement, elle produit des contenus de communication numérique et gère des pages sur les réseaux sociaux. Elle emploie de jeunes rédacteurs, dont la journaliste Chadha Hadj Mbarek. La société a depuis fermé ; son propriétaire s’est installé en Turquie.
En septembre 2021, deux mois après le coup de force du 25 juillet, le parquet du tribunal de première instance de Sousse 2 ouvre une enquête. Les perquisitions conduisent à la saisie de 23 unités centrales et à une première vague d’arrestations. Les soupçons : atteinte à la sûreté de l’État, blanchiment d’argent et diffamation par le biais des réseaux sociaux.
2021-2023 : un dossier qui s’élargit jusqu’à Ennahdha
L’affaire est relancée en juin 2022. Le 20 juin, le parquet ordonne l’ouverture d’une information judiciaire contre 28 personnes, pour « attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement ». Parmi elles, l’ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur Mohamed Ali Aroui et le dirigeant d’Ennahdha Adel Daâdaâ. Le nombre de suspects monte ensuite à une cinquantaine, dont Rached Ghannouchi, le président du parti. Ennahdha dénonce un dossier politique et nie tout lien de ses dirigeants avec la société.
La vague d’arrestations de février 2023 fait entrer le dossier dans une autre dimension. L’ancien ministre Riadh Bettaieb est arrêté le 23 février, l’ancien député Said Ferjani le 27 février ; le 1er mars, un juge d’instruction de Sousse délivre contre lui un mandat de dépôt lié à l’affaire Instalingo. Chadha Hadj Mbarek est arrêtée le 20 juillet 2023. Selon Human Rights Watch, une source proche du dossier affirme que Riadh Bettaieb n’a aucun lien avec Instalingo.
5 février 2025 : plus de 700 ans de prison
La deuxième chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis rend son verdict le 5 février 2025 : 41 accusés condamnés à des peines de 5 à 54 ans de prison, plus de 700 ans au total, assorties d’amendes. Selon l’accusation, les prévenus auraient comploté contre la sûreté de l’État « dans le but de changer la forme du gouvernement », incité au désordre et blanchi de l’argent, en utilisant les contenus produits par la société.
| Accusé | Qui | Peine |
|---|---|---|
| Rached Ghannouchi | Président d’Ennahdha, ancien président du Parlement | 22 ans |
| Hichem Mechichi | Ancien chef du gouvernement (à l’étranger) | 35 ans |
| Rafik Abdessalem | Ancien ministre des Affaires étrangères (à l’étranger) | 35 ans |
| Lotfi Zitoun | Ancien ministre (à l’étranger) | 35 ans |
| Mouadh Ghannouchi | Fils de Rached Ghannouchi (à l’étranger) | 35 ans |
| Wadah Khanfar | Ancien directeur général d’Al Jazeera (à l’étranger) | 32 ans |
| Chahrazed Akacha | Journaliste (à l’étranger) | 27 ans |
| Lazhar Longo | Ancien directeur général des services spéciaux | 15 ans |
| Said Ferjani | Figure de premier plan d’Ennahdha, ancien député | 13 ans |
| Mohamed Ali Aroui | Ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur | 13 ans |
| Riadh Bettaieb | Ancien ministre de l’Investissement | 8 ans |
| Chadha Hadj Mbarek | Journaliste | 5 ans |
Plusieurs des peines les plus lourdes visent des accusés installés à l’étranger, jugés par défaut. Les autres, détenus en Tunisie, purgent leur peine. Les détails varient légèrement d’un compte rendu de presse à l’autre ; les chiffres ci-dessus sont ceux publiés par Kapitalis.
Chadha Hadj Mbarek, journaliste condamnée pour avoir fait son métier
Chadha Hadj Mbarek travaillait pour Instalingo comme journaliste et rédactrice de contenus. Arrêtée le 20 juillet 2023, elle est la seule journaliste détenue dans le dossier. Le Syndicat national des journalistes tunisiens rappelle qu’une enquête l’avait mise hors de cause en 2023 et qu’elle n’a fait que son travail de journaliste.
Condamnée à cinq ans de prison en février 2025, elle voit sa peine réduite en appel, le 14 janvier 2026, à deux ans avec sursis, et sort de prison. Son cas est détaillé sur notre page consacrée aux journalistes emprisonnés en Tunisie.

Said Ferjani, fidèle de Ghannouchi depuis 1971
Said Ferjani rencontre Rached Ghannouchi en 1971 : il a 16 ans, Ghannouchi est son professeur d’arabe. Depuis, sa vie se confond avec celle d’Ennahdha, dont il devient l’une des figures de premier plan et un proche du président du parti. Déjà emprisonné sous Ben Ali, il est ensuite député et membre du bureau politique du mouvement.
Arrêté le 27 février 2023 à Tunis, il est accusé de blanchiment d’argent, de tentative de « changer la nature de l’État » et d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État. Il entame une grève de la faim dès l’émission du mandat de dépôt. Condamné à 13 ans dans l’affaire Instalingo, peine confirmée en appel, il est aussi condamné dans l’affaire du « complot » : 13 ans en première instance, 10 ans en appel.

En octobre 2024, à 70 ans, il mène à la prison de Messadine, près de Sousse, une grève de la faim totale, sans eau, pour dénoncer l’absence de procès équitable et les soins insuffisants ; sa famille se voit refuser les visites. Il reprend la grève le 10 avril 2025 contre le traitement de l’affaire du « complot », puis en novembre 2025, jusqu’à ce que des malaises à répétition l’obligent à la suspendre. Sa fiche figure dans la liste des prisonniers politiques.
Un procès entaché de violations
En février 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme relève que le procès a été entaché de violations présumées du droit à un procès équitable et à une procédure régulière, et demande aux autorités de cesser toute forme de persécution des opposants. Parmi les condamnés figurent des responsables politiques, des journalistes et des blogueurs.
Le dossier illustre une méthode que Human Rights Watch décrit dans son rapport « Tous des comploteurs » : des qualifications pénales très larges, comme le complot contre la sûreté de l’État, appliquées à des activités ordinaires (produire des contenus, gérer des pages, écrire) et à des personnalités sans lien établi avec les faits. La même logique est à l’œuvre dans l’affaire dite du « complot ».
L’appel de janvier 2026
Le 14 janvier 2026, la cour d’appel de Tunis confirme les peines de 40 des 41 condamnés, dont les 22 ans de Rached Ghannouchi, détenu depuis le 17 avril 2023 et condamné depuis dans d’autres dossiers. Seule la journaliste Chadha Hadj Mbarek voit sa peine réduite. Un pourvoi en cassation reste possible, mais il ne suspend pas l’exécution des peines.
Questions fréquentes sur l’affaire Instalingo
Qu’est-ce que l’affaire Instalingo ?
Une procédure ouverte en septembre 2021 contre Instalingo, une société de production de contenus numériques de Kalâa Kebira (Sousse). Élargie à des dirigeants d’Ennahdha, d’anciens ministres et des journalistes, elle a abouti le 5 février 2025 à la condamnation de 41 personnes à des peines de 5 à 54 ans de prison.
À combien d’années Rached Ghannouchi a-t-il été condamné dans l’affaire Instalingo ?
À 22 ans de prison et 80 000 dinars d’amende, le 5 février 2025. La cour d’appel a confirmé cette peine le 14 janvier 2026.
Qui est Said Ferjani ?
L’une des figures de premier plan d’Ennahdha, ancien député et proche de Rached Ghannouchi depuis 1971. Détenu depuis le 27 février 2023, il a été condamné à 13 ans dans l’affaire Instalingo et à 10 ans en appel dans l’affaire du « complot ». Il a mené plusieurs grèves de la faim, dont une grève totale, sans eau, en octobre 2024.
Pourquoi une journaliste a-t-elle été condamnée dans l’affaire Instalingo ?
Chadha Hadj Mbarek travaillait pour la société comme journaliste. Le Syndicat national des journalistes tunisiens affirme qu’elle n’a fait que son travail et qu’une enquête l’avait mise hors de cause en 2023. Condamnée à cinq ans, elle a été libérée en janvier 2026 après une réduction de peine en appel.
Le verdict de l’affaire Instalingo est-il définitif ?
La cour d’appel a confirmé 40 condamnations sur 41 le 14 janvier 2026. Un pourvoi en cassation est possible, mais il ne suspend pas l’exécution des peines.
Le même scénario s’est répété avec l’affaire du « complot », où des opposants ont pris jusqu’à 45 ans. Les condamnés détenus figurent dans la liste des prisonniers politiques, et Rached Ghannouchi a sa fiche parmi les opposants emprisonnés.
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« Affaire Instalingo : 41 condamnés, dont Ghannouchi et une journaliste », kaissaied.com, mis à jour le 9 octobre 2026. https://kaissaied.com/affaire-instalingo/
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