Kais Said : qui est vraiment le président tunisien ?
Vous cherchiez « Kais Said » ? Vous n’êtes pas le seul : son nom s’écrit de cinq façons différentes. Voici, en une page, son parcours et son bilan, sources à l’appui : comment un professeur de droit constitutionnel élu en 2019 s’est arrogé tous les pouvoirs, a mis la justice au pas et a fait poursuivre ou emprisonner des dizaines d’opposants, de juges, d’avocats et de journalistes.

Un professeur de droit sans parti
Né à Tunis le 22 février 1958, Kais Saied fait toute sa carrière à l’université, où il enseigne le droit constitutionnel pendant plus de trente ans. Inconnu du grand public avant 2011, il se fait remarquer après la révolution par ses interventions télévisées sur la nouvelle Constitution, prononcées dans un arabe littéraire et d’une voix monocorde qui lui valent dans la presse le surnom de « Robocop ».
Il défend une idée simple et radicale : les partis et le Parlement auraient confisqué la révolution, et le pouvoir devrait remonter directement « du peuple », depuis la base. Ce discours anti-système, porté par une campagne quasi sans moyens, séduit une jeunesse lassée des querelles politiques et de la crise économique.


2019 : l’outsider élu avec 72,7 % des voix
À la présidentielle anticipée de 2019, organisée après la mort de Béji Caïd Essebsi, Kais Saied arrive en tête du premier tour sans parti ni financement visible. Le 13 octobre, il l’emporte au second tour avec 72,71 % des voix face à l’homme d’affaires Nabil Karoui. Beaucoup voient alors en lui un juriste intègre, garant de la Constitution de 2014.
Ce juriste allait pourtant se servir de cette Constitution pour la suspendre. Pour comprendre le contexte, lire notre page sur la révolution tunisienne.

Le 25 juillet 2021, le jour où tout bascule
Invoquant un « péril imminent », Kais Saied limoge le gouvernement, gèle le Parlement, que l’armée barricade, et prend la tête du parquet. En septembre, il suspend l’essentiel de la Constitution et s’octroie le droit de gouverner par décrets-lois. En 2022, il dissout le Parlement et fait adopter par référendum, avec environ 30 % de participation, une nouvelle Constitution qui concentre l’essentiel des pouvoirs entre ses mains.
Ses partisans y voient un sauvetage face à un système politique paralysé. Ses opposants, la plupart des partis, les juristes et les ONG de défense des droits humains parlent de coup d’État. Les chiffres de participation, eux, parlent d’eux-mêmes : à peine plus d’un électeur sur dix s’est déplacé au premier tour des législatives de décembre 2022.
Ce n’est pas à cet âge que je vais commencer une carrière de dictateur.
Kais Saied, 30 juillet 2021, reprenant une formule du général de Gaulle
Le bilan, point par point : ce qu’il a dit, ce qui s’est passé
Depuis 2021, Kais Saied a pris des engagements publics que les faits ont démentis, et des décisions que des juridictions, des experts des Nations unies et des juristes ont jugées contraires à la Constitution ou au droit international. Les voici rassemblés en un seul endroit. Chaque point renvoie à sa source ; lorsque les faits sont contestés, nous indiquons qui affirme quoi.
- Juillet 2021 · Ce qu’il annonce
Les mesures exceptionnelles sont décrétées pour trente jours, la durée prévue par la Constitution.
Ce qui s’est passéLe 23 août 2021, la veille de l’échéance, il les prolonge « jusqu’à nouvel ordre ». Le Parlement ne siégera plus jamais. La Libre Belgique
- 30 juillet 2021 · Ce qu’il dit
« Ce n’est pas à cet âge que je vais commencer une carrière de dictateur », reprenant une formule du général de Gaulle.
Ce qui s’est passéDans les trois années qui suivent : Parlement dissous, Conseil supérieur de la magistrature dissous, 57 juges révoqués par décret, instance électorale placée sous sa coupe, chefs de l’opposition en prison. Al Jazeera
- Juin 2022 · Ce qu’il annonce
Il confie la rédaction d’une nouvelle Constitution à un comité présidé par le juriste Sadok Belaïd, l’un de ses proches.
Ce qui s’est passéLe texte publié au Journal officiel « n’a rien à voir » avec celui du comité, déclare Sadok Belaïd le 3 juillet 2022, en avertissant que certains articles pourraient « ouvrir la voie à un régime dictatorial ». Le projet est corrigé par décret le 8 juillet, à dix-sept jours du référendum. Al Jazeera · Kapitalis
- 2021 · Ce qu’il promet
La « réconciliation pénale » doit faire rendre environ 13,5 milliards de dinars à quelque 460 hommes d’affaires accusés de corruption.
Ce qui s’est passéEn juin 2026, la commission chargée de cette réconciliation en est à son troisième président, et Business News juge l’objectif annoncé « largement surestimé ». Business News
- 1er juin 2022 · Ce qu’il affirme
Des juges auraient laissé dormir 6 268 procès-verbaux liés au terrorisme ; le chiffre justifie la révocation de 57 magistrats.
Ce qui s’est passéAucun des 57 n’a été entendu. Le Tribunal administratif suspend 49 révocations le 9 août 2022 ; le gouvernement ne les applique pas. Le procureur visé, Bechir Akremi, réfute le chiffre point par point. Lire sa réponse
- 14 et 22 février 2023 · Ce qu’il dit
Il qualifie de « terroristes » et de « traîtres » des opposants arrêtés, avant toute inculpation, et prévient : « Quiconque ose les innocenter est leur complice. »
Ce qui s’est passéPour Human Rights Watch, ces propos portent atteinte à la présomption d’innocence et à l’indépendance des juges. En juillet 2023, un juge remet pourtant en liberté deux des personnes visées, Chaïma Issa et Lazhar Akremi. Human Rights Watch · Webdo
- 21 février 2023 · Ce qu’il affirme
L’arrivée de « hordes » de migrants subsahariens relèverait d’un « plan criminel » visant à changer la composition démographique de la Tunisie.
Ce qui s’est passéAucun élément n’est avancé à l’appui de cette thèse, condamnée par l’Union africaine. En juillet 2023, Human Rights Watch documente l’expulsion de centaines de migrants noirs vers les zones désertiques frontalières de la Libye et de l’Algérie. Human Rights Watch
Ce que juges, experts et juristes lui reprochent
Les décisions qui suivent ont été jugées contraires à la Constitution de 2014, à des décisions de justice ou au droit international par les juridictions et les organisations citées. Le pouvoir soutient de son côté avoir agi dans le cadre de la loi, pour sauver l’État d’un « péril imminent ».
- Avril 2021 : la Cour constitutionnelle bloquée. Il refuse de promulguer la loi qui devait enfin installer la Cour constitutionnelle, prévue depuis 2015. Trois mois plus tard, c’est précisément cette Cour qui aurait dû contrôler ses mesures d’exception. ConstitutionNet
- 25 juillet 2021 : l’article 80 détourné. L’article 80 de la Constitution impose que le Parlement reste « en état de session permanente » pendant l’état d’exception. Il le gèle et l’armée en barricade l’accès. De nombreux constitutionnalistes y voient une violation du texte même qu’il invoque. Le Grand Continent
- 22 septembre 2021 : des décrets hors de tout contrôle. Le décret présidentiel 2021-117 suspend l’essentiel de la Constitution et place ses décrets-lois à l’abri de tout recours en annulation. Amnesty International
- 30 mars 2022 : le Parlement dissous. Après une séance en ligne au cours de laquelle 116 députés votent l’abrogation des mesures d’exception, il dissout l’Assemblée, ce que l’article 80 interdisait pendant l’état d’exception, et fait ouvrir une enquête pour « complot » contre les élus. Africanews
- Avril 2022 : l’instance électorale nommée par lui. Un décret lui donne le pouvoir de nommer les membres de l’Instance supérieure indépendante pour les élections et de les révoquer. Commission internationale de juristes
- Juin 2022 : des décisions de justice ignorées. 57 magistrats révoqués par décret sans être entendus ; les décisions du Tribunal administratif ordonnant la réintégration de 49 d’entre eux ne sont jamais exécutées. Le dossier des juges
- Septembre 2022 : la Cour africaine désavouée. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples ordonne à la Tunisie d’abroger les décrets d’exception et de revenir à la démocratie constitutionnelle dans un délai de deux ans. La décision n’est pas appliquée ; en mars 2025, la Tunisie retire aux citoyens et aux ONG le droit de saisir cette Cour. Kapitalis · Centre for Human Rights, université de Pretoria
- Septembre 2022 : le décret-loi 54. Jusqu’à cinq ans de prison pour des « fausses informations » : le texte sert à poursuivre avocats, journalistes et opposants. Les journalistes poursuivis
- Août-septembre 2024 : une présidentielle verrouillée. L’instance électorale refuse de réintégrer trois candidats, Abdellatif Mekki, Mondher Zenaidi et Imed Daimi, malgré les décisions du Tribunal administratif ; le 27 septembre, à neuf jours du scrutin, le Parlement retire à ce tribunal le contentieux électoral. Le candidat Ayachi Zammel, emprisonné pendant la campagne, est condamné le 1er octobre à douze ans de prison. The New Arab · Al Jazeera
Des urnes de plus en plus vides
Élu en 2019 lors d’un second tour qui avait mobilisé plus d’un électeur sur deux, Kais Saied n’a plus jamais retrouvé un tel niveau de participation. Ses législatives et ses élections locales n’ont attiré qu’environ un inscrit sur neuf.
- Présidentielle, second tour13 octobre 201955,0 %
- Référendum constitutionnel25 juillet 202230,5 %
- Législatives, premier tour17 décembre 202211,2 %
- Législatives, second tour29 janvier 202311,4 %
- Élections locales24 décembre 202311,7 %
- Présidentielle6 octobre 202428,8 %
Ce que Kais Said a fait de la justice
En quelques mois, le président dissout le Conseil supérieur de la magistrature, s’arroge le droit de révoquer les juges par décret, en renvoie 57 en une nuit le 1er juin 2022 et ignore les décisions du Tribunal administratif ordonnant leur réintégration. Le cas le plus emblématique est celui de l’ancien procureur de Tunis Bechir Akremi, révoqué, arrêté, interné en psychiatrie puis condamné, alors que le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire.
Lire l’enquête : comment Kais Saied a mis la justice au pas →
Ce qu’il a fait de la liberté d’expression
Le décret-loi 54 de septembre 2022, qui punissait jusqu’à cinq ans de prison la diffusion de « fausses informations », a servi à poursuivre avocats, journalistes et opposants pour de simples propos à la radio, à la télévision ou sur les réseaux sociaux. Des dizaines de responsables politiques, de la gauche aux islamistes en passant par les destouriens, sont aujourd’hui derrière les barreaux.

Voir les fiches des prisonniers politiques →
Liberté d’expression en Tunisie : faites le test, risqueriez-vous la prison ? →
Le discours de février 2023 sur les migrants
Le 21 février 2023, Kais Saied affirme lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale que l’arrivée de « hordes » de migrants subsahariens relèverait d’un « plan criminel » visant à modifier la composition démographique du pays. Le discours, condamné par l’Union africaine, est suivi d’une vague d’agressions et d’expulsions de migrants noirs. Quelques mois plus tard, l’Union européenne signe pourtant avec lui un accord migratoire de 105 millions d’euros. Lire : les complices du régime.
Le discours a aussi ses prisonniers. À Monastir, le jeune artiste Rached Tamboura peint le visage du président avec les mots « raciste » et « fasciste » : il passe deux ans en prison. Lire son histoire.

Kais Said : les dates clés
- Naissance à Tunis.
- Élu président avec 72,71 % des voix au second tour.
- S’arroge les pleins pouvoirs et gèle le Parlement.
- Suspend l’essentiel de la Constitution.
- Dissout le Conseil supérieur de la magistrature.
- Dissout le Parlement après un vote des députés contre ses mesures.
- Révoque 57 magistrats par décret.
- Fait adopter sa Constitution par référendum, avec 30,5 % de participation.
- Promulgue le décret-loi 54.
- Vague d’arrestations d’opposants et de magistrats ; discours sur les migrants.
- Législatives : 11,2 % de participation.
- Le Tribunal administratif perd le contentieux électoral, à neuf jours de la présidentielle.
- Réélu avec 90,7 % des voix et 28,8 % de participation.
- Retire aux citoyens et aux ONG l’accès à la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples.
- Affaire du « complot » : 37 opposants condamnés jusqu’à 66 ans de prison.
- Réécrit par décret l’article 24 du décret-loi 54.
Kais Said, Kaïs Saïed, Kais Saied : comment écrit-on son nom ?
En arabe, son nom s’écrit قيس سعيّد. Sa transcription en alphabet latin varie selon les langues et les médias : Kaïs Saïed dans la presse francophone, Kais Saied dans la presse anglophone et sur ce site, mais aussi Kais Said, Kaies Saied ou Qais Saied. Toutes ces orthographes désignent la même personne : le président de la République tunisienne depuis 2019.
Questions fréquentes sur Kais Said
Quel âge a Kais Said ?
Kais Saied est né le 22 février 1958 à Tunis. Il a 68 ans en 2026.
Depuis quand Kais Said est-il président ?
Il est président de la République tunisienne depuis octobre 2019. Il a été réélu en octobre 2024 avec 90,7 % des voix, pour une participation de 28,8 %.
Que faisait Kais Said avant d’être président ?
Il enseignait le droit constitutionnel à l’université de Tunis. Il n’avait jamais exercé de mandat politique ni appartenu à un parti.
Pourquoi surnomme-t-on Kais Said « Robocop » ?
La presse lui a donné ce surnom en raison de sa voix monocorde, de son usage de l’arabe littéraire plutôt que du dialecte tunisien et de son discours centré sur l’ordre et la loi.
Kais Said est-il un dictateur ?
Ses partisans le présentent comme le sauveur d’un pays paralysé par les partis et la corruption. Les Nations unies, Amnesty International, Human Rights Watch et la Commission internationale de juristes documentent en revanche une concentration des pouvoirs, la mise au pas de la justice et l’emprisonnement de dizaines d’opposants, de magistrats, d’avocats et de journalistes depuis 2021. Ce site présente les faits et les sources pour que chacun puisse juger.
Kais Saied a-t-il violé la Constitution ?
De nombreux constitutionnalistes estiment que oui : l’article 80 qu’il a invoqué le 25 juillet 2021 imposait au Parlement de rester en session permanente et interdisait sa dissolution, deux règles qu’il n’a pas respectées. En 2022, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples lui a ordonné d’abroger ses décrets d’exception. Le président affirme avoir agi dans le cadre de la Constitution pour faire face à un « péril imminent ».
Quelles promesses Kais Saied n’a-t-il pas tenues ?
Les mesures d’exception annoncées pour trente jours en juillet 2021 ont été prolongées sans limite un mois plus tard. Il avait assuré qu’il ne commencerait pas « une carrière de dictateur » ; il a depuis dissous le Parlement et le Conseil supérieur de la magistrature. La réconciliation pénale censée rapporter 13,5 milliards de dinars est restée très loin de cet objectif.
Quel est le taux de participation aux élections sous Kais Saied ?
30,5 % au référendum de 2022, 11,2 % et 11,4 % aux deux tours des législatives de 2022-2023, 11,7 % aux élections locales de 2023 et 28,8 % à la présidentielle de 2024, contre 55 % au second tour de la présidentielle de 2019.
Comment écrit-on le nom de Kais Said ?
En arabe قيس سعيّد ; en français Kaïs Saïed, en anglais Kais Saied. Kais Said est une variante courante.
Citer cette pageréférence prête à copier
« Kais Said : qui est vraiment le président tunisien ? », kaissaied.com, mis à jour le 6 octobre 2026. https://kaissaied.com/kais-said/
Historique des mises à jour2 entrées
- Ajout du bilan point par point, des décisions contestées par les juristes et du graphique de participation ; chronologie prolongée jusqu’en 2026.
- Publication.
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