Tunisie · Avocats

Avocats poursuivis et emprisonnés en Tunisie : quand défendre devient un délit

Ils défendaient des juges révoqués, des opposants ou leur propre liberté de parole. Sous Kais Saied, des avocats tunisiens sont passés du banc de la défense à celui des accusés : Ayachi Hammami, Ahmed Souab, Sonia Dahmani, Mehdi Zagrouba. La police est même entrée à deux reprises dans la Maison de l’avocat pour y procéder à des arrestations.

Avocats tunisiens manifestant en robe
Avocats tunisiens manifestant pour l’État de droit, les libertés publiques et l’indépendance de la justice.

Crédits photo : Ayachi Hammami : Nawaat Youtube channel, CC BY 3.0, Wikimedia Commons (recadrée).

La défense dans le viseur

Une fois les juges devenus révocables par décret et le Conseil supérieur de la magistrature placé sous tutelle, la pression s’est déplacée, selon les organisations de défense des avocats, vers ceux qui pouvaient encore porter la contradiction devant les tribunaux : les avocats. Défendre un juge révoqué, plaider dans un procès politique ou critiquer la justice à l’antenne suffit désormais à exposer un avocat à des poursuites, au titre du décret-loi 54, de la loi antiterroriste ou du Code pénal.

Le sort des magistrats, et en premier lieu celui de l’ancien procureur de la République de Tunis Bechir Akremi, révoqué en 2022 puis emprisonné, est détaillé dans notre page consacrée aux juges.

Ayachi Hammami, l’avocat des juges révoqués

Défenseur des droits humains de longue date, Ayachi Hammami prend en 2022 la défense des magistrats révoqués par Kais Saied. Dès 2023, il est visé par une enquête pour « fausses informations » au titre du décret-loi 54. En mai 2023, il est inculpé dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », dans laquelle il défendait plusieurs accusés.

Condamné à cinq ans de prison en appel le 28 novembre 2025, il est arrêté à son domicile le 2 décembre suivant, rapporte Human Rights Watch. La condamnation est devenue définitive le 3 septembre 2026, quand la Cour de cassation a rejeté les pourvois ; il a entamé une nouvelle grève de la faim.

Portrait de l’avocat tunisien Ayachi Hammami
Ayachi Hammami, avocat et défenseur des droits humains.

Ahmed Souab, condamné après une audience de quelques minutes

Ancien juge au Tribunal administratif devenu avocat, Ahmed Souab fait partie de la défense dans l’affaire du « complot ». Le 21 avril 2025, il est arrêté au titre de la loi antiterroriste pour des propos dénonçant les pressions exercées sur les juges. Le 31 octobre 2025, il est condamné à cinq ans de prison à l’issue d’une audience de quelques minutes.

En appel, sa peine est ramenée à dix mois. Il est libéré le 23 février 2026, après dix mois de détention.

Portrait de l’avocat Ahmed Souab
Ahmed Souab, ancien juge administratif et avocat.

Sonia Dahmani, arrêtée en direct à la télévision

Avocate au barreau de Tunis et chroniqueuse à la radio et à la télévision, Sonia Dahmani répond début mai 2024, sur le plateau de Carthage+, à un chroniqueur qui affirme que les migrants subsahariens veulent s’installer en Tunisie : « De quel pays extraordinaire parle-t-on ? » Le parquet ouvre une enquête au titre du décret-loi 54. Le 11 mai au soir, des policiers cagoulés l’emmènent de force depuis la Maison de l’avocat, sous les caméras de France 24.

L’arrestation de Sonia Dahmani, diffusée en direct sur France 24. Vidéo publiée par Business News. Voir sur YouTube
  1. Arrestation à la Maison de l’avocat ; détention à la prison pour femmes de la Manouba.
  2. Un an de prison pour sa phrase sur la Tunisie, ramené à huit mois en appel.
  3. Deux ans de prison pour des déclarations sur le racisme.
  4. Deux ans de prison pour des propos sur les migrants ; une de ces peines est ramenée à dix-huit mois en appel en avril 2026.
  5. Libération conditionnelle, le jour où le Parlement européen adopte une résolution consacrée à son cas.
  6. Deux ans de prison pour des propos de 2023 sur les prisons ; appel en cours.
L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani entourée de policiers cagoulés lors de son arrestation à la Maison de l’avocat, à Tunis, le 11 mai 2024
L’arrestation de Sonia Dahmani à la Maison de l’avocat, le 11 mai 2024.
Sonia Dahmani, en larmes, entourée de ses proches à sa sortie de la prison de la Manouba, le 27 novembre 2025, après dix-huit mois de détention
Sonia Dahmani après sa sortie de la prison de la Manouba, en novembre 2025.

Lauréate en 2025 du Prix international de la liberté de la presse du Comité pour la protection des journalistes, elle a reçu le soutien du Parlement européen, qui a demandé l’abandon des poursuites contre elle et sa sœur Ramla. Tunis a dénoncé une « ingérence flagrante ».

Sonia Dahmani sur un plateau de télévision
Sonia Dahmani sur un plateau de télévision tunisien.

Mehdi Zagrouba et la Maison de l’avocat

Le 13 mai 2024, deux jours après l’arrestation de Sonia Dahmani, la police revient dans la Maison de l’avocat et arrête Mehdi Zagrouba, accusé de violences contre des agents. Ses avocats dénoncent des actes de torture pendant sa garde à vue, ce que le ministère de l’Intérieur dément. Un mandat de dépôt est émis le 15 mai. L’Ordre national des avocats décrète une grève générale.

Porte vitrée brisée et hall saccagé de la Maison de l’avocat, à Tunis, après l’arrestation de l’avocat Mehdi Zagrouba par la police, le 13 mai 2024
La Maison de l’avocat après l’arrestation de l’avocat Mehdi Zagrouba, le 13 mai 2024 : la porte vitrée brisée.
Portrait de l’avocat Mehdi Zagrouba
L’avocat Mehdi Zagrouba.

En juillet 2024, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Tunis prononce un non-lieu sur ces charges et il sort de prison, sans en avoir fini avec la justice : d’autres procédures restent ouvertes.

D’autres robes noires poursuivies

Abderrazak Kilani

Ancien bâtonnier

Poursuivi en 2022 devant un tribunal militaire pour des propos tenus à des policiers qui l’empêchaient de voir son client hospitalisé. Il est détenu dix-neuf jours, puis condamné avec sursis.

Ahmed Néjib Chebbi, Ghazi Chaouachi, Ridha Belhaj

Avocats et opposants

Avocats de formation et figures de l’opposition, ils ont été condamnés dans l’affaire du « complot ». Leur situation est détaillée dans notre page sur les opposants emprisonnés.

Le 30 septembre 2026, l’article 24 du décret-loi 54 a été réécrit pour remplacer la prison par une amende en cas de première infraction. Le texte ne dit rien des personnes déjà condamnées, et la loi antiterroriste comme le Code pénal restent inchangés.

Questions fréquentes sur les avocats poursuivis en Tunisie

Quels avocats sont emprisonnés ou poursuivis en Tunisie ?

Parmi les cas les plus connus : Ayachi Hammami, incarcéré depuis décembre 2025, Ahmed Souab, condamné en 2025 puis libéré en février 2026, Sonia Dahmani, détenue plus de dix-huit mois, et Mehdi Zagrouba, arrêté dans la Maison de l’avocat en mai 2024.

Pourquoi Sonia Dahmani a-t-elle été arrêtée ?

Pour une phrase ironique sur la Tunisie prononcée à la télévision en mai 2024. Elle a ensuite été condamnée quatre fois au titre du décret-loi 54 pour des propos sur le racisme, les migrants et les prisons.

Sonia Dahmani est-elle toujours en prison ?

Non. Détenue du 11 mai 2024 au 27 novembre 2025, elle a obtenu une libération conditionnelle, mais a été condamnée à deux nouvelles années de prison en mai 2026, une décision dont elle a fait appel.

Pourquoi Ahmed Souab a-t-il été condamné ?

Arrêté en avril 2025 au titre de la loi antiterroriste pour avoir dénoncé les pressions exercées sur les juges dans l’affaire du « complot », il a été condamné à cinq ans de prison, peine ramenée à dix mois en appel.

Comme les avocats, les journalistes sont poursuivis pour leurs mots ; auriez-vous fini en prison vous aussi ? Tous les avocats détenus figurent dans la liste des prisonniers politiques.

Citer cette pageréférence prête à copier

« Avocats poursuivis : quand défendre devient un délit », kaissaied.com, mis à jour le 6 octobre 2026. https://kaissaied.com/avocats-emprisonnes-tunisie/

Historique des mises à jour1 entrée
  1. Publication.

Une erreur, un oubli ? Écrivez à contact@kaissaied.com : chaque correction est datée ici.