Tunisie · Liberté de la presse

Journalistes emprisonnés en Tunisie : Bsaies, Zeghidi, El Heni et les autres

Un commentaire à la radio, une publication sur Facebook, une vidéo vieille de dix ans : sous Kais Saied, les journalistes tunisiens sont poursuivis pour ce qu’ils disent, puis maintenus en prison par des dossiers de blanchiment ou de terrorisme. Borhen Bsaies, Mourad Zeghidi, Zied El Heni, Chadha Hadj Mbarek, Mohamed Yousfi : état des lieux d’une presse sous contrôle.

Journalistes tunisiens manifestant pour la liberté de la presse
Journalistes tunisiens manifestant pour la liberté de la presse et contre les poursuites visant les médias.
Liberté de la presse : la chute de la Tunisie

Source : Reporters sans frontières, Classement mondial de la liberté de la presse

Crédits photo : Zied El Heni : Ithar25, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons (recadrée).

Décret 54, article 86, blanchiment : les outils de la répression

En théorie, les journalistes tunisiens relèvent du décret-loi 115 de 2011, le code de la presse adopté après la révolution, qui exclut la prison pour la plupart des délits de presse. En pratique, le parquet l’ignore. Depuis septembre 2022, il utilise l’article 24 du décret-loi 54 sur les « fausses informations », qui prévoyait jusqu’à cinq ans de prison, et l’article 86 du code des télécommunications, qui punit de un à deux ans quiconque « nuit aux tiers » via les réseaux publics.

Quand une peine touche à sa fin, un second dossier prend souvent le relais : blanchiment d’argent, fraude fiscale, enrichissement illicite, voire terrorisme. Le journaliste reste en prison sans qu’on ait à le juger pour ses opinions. Reporters sans frontières relève une dégradation continue du paysage médiatique tunisien depuis le 25 juillet 2021. La même mécanique a servi contre les magistrats, comme l’ancien procureur Bechir Akremi, et contre les avocats, comme Sonia Dahmani. Elle a même valu deux ans de prison à un jeune graffeur de Monastir, Rached Tamboura.

Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi : d’un commentaire à la radio à quatre ans de prison

Borhen Bsaies, chroniqueur politique sur la radio IFM, et Mourad Zeghidi, journaliste sportif devenu commentateur politique, sont arrêtés le 11 mai 2024, le même soir que l’avocate Sonia Dahmani. On leur reproche des propos tenus à l’antenne et sur les réseaux sociaux. Les profils n’ont rien en commun : Borhen Bsaies, longtemps critiqué pour sa proximité avec l’ancien régime de Ben Ali, et Mourad Zeghidi, connu pour ses analyses mesurées. Les deux sont jugés en quelques jours.

  1. Arrestation des deux chroniqueurs d’IFM.
  2. Un an de prison chacun au titre de l’article 24 du décret-loi 54, peine ramenée à huit mois en appel.
  3. À quelques semaines de leur libération, un nouveau dossier pour blanchiment d’argent les maintient en détention.
  4. Trois ans et demi de prison chacun pour blanchiment et infractions fiscales, avec confiscation de leurs fonds et de leurs parts sociales.
  5. La cour d’appel confirme. Selon leur avocat Ghazi Mrabet, leur sortie est prévue fin juin 2028.
  6. Mourad Zeghidi entame une grève de la faim à la prison de la Mornaguia.

Selon Reporters sans frontières, les enquêtes de la Banque centrale, d’Interpol et d’autorités européennes n’ont relevé aucune opération financière suspecte. L’organisation décrit Mourad Zeghidi comme un journaliste expérimenté, victime d’un acharnement judiciaire, qui n’a rien à faire en prison, et demande un examen accéléré de son pourvoi en cassation. Ses visites directes sont suspendues depuis décembre 2024 ; il n’a droit qu’à une lettre de quatre pages toutes les deux semaines.

« Mon père est considéré comme terroriste » : les filles de Mourad Zeghidi témoignent. Vidéo de Reporters sans frontières. Voir sur YouTube

Zied El Heni : un an de prison pour avoir critiqué des juges

Figure du journalisme tunisien, Zied El Heni est arrêté le 24 avril 2026 après des propos où il s’en prenait aux juges ayant condamné des confrères, dont Khalifa Guesmi, et qualifiait certains magistrats de « criminels ». Il est poursuivi au titre de l’article 86 du code des télécommunications et entame une grève de la faim le 26 avril à la prison de la Mornaguia.

Le 7 mai 2026, il est condamné à un an de prison pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de communication ». La cour d’appel confirme la peine fin juin 2026. Déjà arrêté à deux reprises en 2023 pour des propos tenus à l’antenne d’IFM, il avait alors écopé de six mois avec sursis.

Détenir Zied El Heni pour une publication critiquant une décision de justice montre clairement comment les autorités tunisiennes font de la loi une arme pour faire taire les journalistes.

Carlos Martínez de la Serna, Comité pour la protection des journalistes (CPJ), avril 2026, traduit de l’anglais
Portrait du journaliste Zied El Heni
Le journaliste Zied El Heni.

Chadha Hadj Mbarek : deux ans et demi de détention, une tumeur diagnostiquée trop tard

Journaliste et éditrice de contenus pour la société de production Instalingo, Chadha Hadj Mbarek est arrêtée en juillet 2023. Seule journaliste parmi les quarante et un accusés du dossier Instalingo, le même où Rached Ghannouchi a été condamné à vingt-deux ans, elle écope le 5 février 2025 de cinq ans de prison pour « complot contre la sûreté de l’État » et « offense au président de la République ».

Détenue à Messadine puis à Belli, elle mène plusieurs grèves de la faim pour obtenir des soins. Selon sa famille, citée par le CPJ, une tumeur maligne est découverte tardivement, après des mois de négligence médicale. Le 14 janvier 2026, la cour d’appel abandonne les accusations les plus graves et réduit sa peine à deux ans avec sursis. Elle sort de prison après deux ans et demi de détention.

Portrait de la journaliste Chadha Hadj Mbarek
La journaliste Chadha Hadj Mbarek.

Yousfi, El Mekki, Belloumi : la liste s’allonge

Mohamed Yousfi, rédacteur en chef d’Al Qatiba

Placé en garde à vue dans la nuit du 4 au 5 septembre 2026, le rédacteur en chef du média d’investigation Al Qatiba est écroué le 8 septembre par un juge du pôle judiciaire économique et financier, pour « enrichissement illicite » et « blanchiment ». Son interrogatoire avait été interrompu en raison de son état de santé après une opération récente. Le Syndicat national des journalistes tunisiens conteste la régularité du mandat de dépôt.

Haythem El Mekki, chroniqueur

Le 15 juillet 2026, la cour d’appel de Sfax condamne le chroniqueur satirique à un an de prison au titre de l’article 86, pour des publications sur les réseaux sociaux, alors que le tribunal de première instance avait prononcé un non-lieu. Il reste en liberté. C’est la troisième procédure ouverte contre lui depuis 2023.

Hamza Belloumi et Insaf Boughdiri

Le 17 juillet 2026, l’animateur de télévision et la journaliste sont condamnés par défaut à un an de prison dans une affaire vieille de douze ans, liée à une vidéo de l’ancien président Moncef Marzouki. Leur opposition est acceptée quelques jours plus tard et un nouveau procès doit avoir lieu.

Khaoula Boukrim et les journalistes en exil

Condamnée par défaut en juin 2026 à quatre ans de prison au titre du décret-loi 54, la journaliste Khaoula Boukrim vit à l’étranger. D’autres, comme Ghassen Ben Khelifa, ont choisi l’exil pour continuer à écrire.

Septembre 2026 : le décret 54 assoupli, la pression maintenue

Le 30 septembre 2026, un décret-loi publié au Journal officiel réécrit l’article 24 du décret-loi 54 : la première infraction est désormais punie d’une amende de 10 000 à 20 000 dinars, la prison étant réservée à la récidive. Une proposition de loi déposée par des députés dès février 2024 pour supprimer cet article n’avait jamais dépassé la première audition en commission.

La réforme ne touche ni l’article 86 du code des télécommunications, ni les poursuites pour blanchiment ou terrorisme, qui maintiennent aujourd’hui Borhen Bsaies, Mourad Zeghidi, Zied El Heni et Mohamed Yousfi en prison. Testez vous-même ce que vous auriez risqué avec notre page liberté d’expression en Tunisie, ou consultez la liste complète des prisonniers politiques.

Questions fréquentes sur les journalistes emprisonnés en Tunisie

Quels journalistes sont emprisonnés en Tunisie ?

Parmi les cas les plus connus en 2026 : Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi, détenus depuis mai 2024, Zied El Heni, condamné à un an en mai 2026, et Mohamed Yousfi, rédacteur en chef d’Al Qatiba, écroué en septembre 2026.

Pourquoi Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi sont-ils en prison ?

Arrêtés le 11 mai 2024 pour des commentaires à la radio, ils ont été condamnés au titre du décret-loi 54, puis à trois ans et demi de prison pour blanchiment et infractions fiscales le 22 janvier 2026, une peine confirmée en appel le 12 mai 2026.

Pourquoi Zied El Heni a-t-il été condamné ?

Il a été condamné le 7 mai 2026 à un an de prison au titre de l’article 86 du code des télécommunications, pour des propos critiquant des juges qui avaient condamné des journalistes. La peine a été confirmée en appel en juin 2026.

Quel est le classement de la Tunisie pour la liberté de la presse ?

La Tunisie est 137e sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de Reporters sans frontières, avec un score de 40,43, en recul de huit places par rapport à 2025.

Le décret-loi 54 a-t-il été abrogé ?

Non. Son article 24 a été réécrit le 30 septembre 2026 pour remplacer la prison par une amende en cas de première infraction, mais le texte reste en vigueur et d’autres lois continuent de servir contre les journalistes.

Chadha Hadj Mbarek a été condamnée dans un dossier hors norme : l’affaire Instalingo, 41 condamnés et plus de 700 ans de prison. Les journalistes ne sont pas seuls visés : les avocats sont poursuivis pour les mêmes raisons.

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« Journalistes emprisonnés en Tunisie », kaissaied.com, mis à jour le 6 octobre 2026. https://kaissaied.com/journalistes-emprisonnes-tunisie/

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