Tunisie · Opposants politiques

Opposants politiques emprisonnés en Tunisie : Ghannouchi, Moussi et l’affaire du « complot »

Islamistes, destouriens, gauche, libéraux : sous Kais Saied, les principales figures de l’opposition tunisienne sont en prison. Rached Ghannouchi, 85 ans, condamné à perpétuité ; Abir Moussi, arrêtée en 2023 ; des dizaines d’accusés de l’affaire du « complot » condamnés jusqu’à 45 ans ; des candidats à la présidentielle de 2024 écartés par la justice.

Rached Ghannouchi au perchoir du Parlement tunisien
Rached Ghannouchi au perchoir de l’Assemblée des représentants du peuple, qu’il a présidée de novembre 2019 à juillet 2021.

Crédits photo : Rached Ghannouchi : Mouad888, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons (recadrée) ; Ahmed Néjib Chebbi : Magharebia, CC BY 2.0, Wikimedia Commons (recadrée) ; Jaouhar Ben Mbarek : Habib M’henni, CC BY 3.0, Wikimedia Commons (recadrée) ; Ghazi Chaouachi : Hbennou, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons (recadrée).

Rached Ghannouchi, 85 ans, condamné à perpétuité

Né le 22 juin 1941 à El Hamma, Rached Ghannouchi (aussi écrit Rachid Ghannouchi) fonde au début des années 1980 le Mouvement de la tendance islamique, devenu Ennahdha. Emprisonné sous Bourguiba, poursuivi sous Ben Ali, il passe vingt-deux ans en exil à Londres et rentre en Tunisie le 30 janvier 2011. Le 13 novembre 2019, il est élu président de l’Assemblée des représentants du peuple. Figure clivante, il incarne pour Kais Saied la « décennie noire » que le président promet de solder.

Portrait de Rached Ghannouchi
Rached Ghannouchi, cofondateur d’Ennahdha.

Un Parlement fermé par l’armée

Le soir du 25 juillet 2021, Kais Saied gèle le Parlement et l’armée en barricade l’accès. Rached Ghannouchi dénonce un coup d’État et se présente devant l’Assemblée, où les militaires l’empêchent d’entrer. Le Parlement est dissous en mars 2022.

Députés en séance à l’Assemblée des représentants du peuple, en décembre 2015
Séance de l’Assemblée des représentants du peuple, décembre 2015. Le Parlement élu a été gelé le 25 juillet 2021, puis dissous le 30 mars 2022. Photo : Dr Samir Abdelmoumen, CC BY 3.0, Wikimedia Commons

Arrêté pendant la rupture du jeûne

Le 17 avril 2023, en plein ramadan, des policiers l’arrêtent à son domicile au moment de l’iftar, rapporte Jeune Afrique, après des propos où il affirmait que la Tunisie serait menacée de guerre civile si l’islam politique en était éliminé. Selon le Groupe de travail de l’ONU, il est arrêté sans mandat et détenu au secret pendant 48 heures. Les locaux d’Ennahdha sont fermés. Il refuse depuis de comparaître devant des tribunaux qu’il juge aux ordres.

Rached Ghannouchi et les dirigeants d’Ennahdha lors de leur première conférence de presse après la révolution, à Tunis, le 7 février 2011
Les dirigeants d’Ennahdha, dont Rached Ghannouchi, en conférence de presse à Tunis le 7 février 2011. Plusieurs sont aujourd’hui en prison. Photo : Magharebia, CC BY 2.0, Wikimedia Commons

Une avalanche de condamnations

  1. Un an de prison pour « apologie du terrorisme », pour avoir employé le mot « taghout » (tyran) dans un éloge funèbre ; quinze mois en appel, confirmés en cassation en février 2025.
  2. Trois ans de prison dans une affaire de financement étranger d’Ennahdha.
  3. Vingt-deux ans dans l’affaire « Instalingo », où l’ancien député Said Ferjani écope de treize ans et la journaliste Chadha Hadj Mbarek de cinq ans.
  4. Quatorze ans dans l’affaire dite du « complot 2 », portés à vingt ans en appel le 3 février 2026.
  5. Vingt ans dans l’affaire dite de la « soirée de Ramadan », avec d’autres dirigeants d’Ennahdha.
  6. Réclusion à perpétuité dans l’affaire dite de « l’appareil secret » d’Ennahdha. Amnesty International y voit la première peine de perpétuité visant un haut responsable politique depuis 2011.

Selon l’accusation, l’« appareil secret » serait lié aux assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013 ; Ennahdha dément.

Un détenu malade, une détention jugée arbitraire

Le 10 septembre 2026, Amnesty International s’alarme de son état de santé : maladie de Parkinson, apnée du sommeil, deux pertes de connaissance le 17 juillet 2026, cinq hospitalisations en juillet et août dans des cellules où la chaleur dépassait 50 °C. Le 10 novembre 2025, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a jugé sa détention arbitraire (avis n° 63/2025) et demandé sa libération immédiate.

Sa fiche complète : biographie, six affaires, santé, sources →

L’affaire du « complot contre la sûreté de l’État »

Lancée lors de la vague d’arrestations de février 2023, cette affaire vise une quarantaine d’opposants, d’avocats, de journalistes et de militants, poursuivis pour complot et appartenance à un groupe terroriste. Le 19 avril 2025, le tribunal de première instance de Tunis condamne 37 d’entre eux à des peines de 4 à 66 ans. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, dénonce une procédure entachée de bout en bout de violations du droit à un procès équitable.

En appel, le 28 novembre 2025, 34 accusés sont condamnés à des peines de 5 à 45 ans. Dans les jours suivants, la police arrête la militante Chaïma Issa, l’avocat Ayachi Hammami et l’opposant Ahmed Néjib Chebbi, 81 ans. La Commission internationale de juristes qualifie l’appel de parodie de justice. Le 3 septembre 2026, la Cour de cassation rejette les pourvois : les condamnations sont définitives.

Jaouhar Ben Mbarek, Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Ridha Belhaj

Figures de l’opposition

Arrêtés en février 2023 et détenus depuis, ils sont condamnés à vingt ans de prison en appel.

Ahmed Néjib Chebbi

Avocat, figure historique de l’opposition

Ancien dirigeant du Parti démocrate progressiste et fondateur du Front de salut national, il avait boycotté le procès. Condamné à douze ans en appel, il est incarcéré le 4 décembre 2025, à plus de 80 ans. Après un malaise en juillet 2026, il entame le 1er octobre 2026, à la prison de Mornaguia, une grève de la faim contre les restrictions d’accès à l’information imposées aux détenus . Selon sa famille, il a déclaré : « Je préfère mourir dans la dignité plutôt que vivre sans elle. » Abir Moussi est elle aussi en grève de la faim depuis le 23 septembre.

Khayam Turki et Abdelhamid Jelassi

Militant politique, ancien dirigeant d’Ennahdha

Parmi les détenus de février 2023, ils sont condamnés en appel à trente-cinq et dix ans de prison.

Chaïma Issa

Militante politique

Figure de la contestation contre les mesures du 25 juillet 2021, elle est arrêtée le 29 novembre 2025, au lendemain de la décision d’appel, et doit purger vingt ans de prison.

  • Portrait de Jaouhar Ben MbarekJaouhar Ben Mbarek20 ans
  • Portrait d’Issam ChebbiIssam Chebbi20 ans
  • Portrait de Ghazi ChaouachiGhazi Chaouachi20 ans
  • Portrait d’Ahmed Néjib ChebbiAhmed Néjib Chebbi12 ans
  • Portrait de Khayam TurkiKhayam Turki35 ans
  • Portrait de la militante Chaïma IssaChaïma Issa20 ans

Abir Moussi, arrêtée devant le palais présidentiel

Présidente du Parti destourien libre, héritière revendiquée de l’ancien parti de Ben Ali et adversaire déclarée d’Ennahdha, Abir Moussi est arrêtée le 3 octobre 2023 alors qu’elle tentait de déposer des recours contre des décrets présidentiels au bureau d’ordre de la présidence. Elle est condamnée à dix ans de prison en appel en mars 2026 ; la Cour de cassation a rejeté ses pourvois le 29 septembre 2026. Amnesty International la considère comme injustement condamnée.

Son cas montre que la répression ne vise pas un camp : islamistes et anti-islamistes partagent aujourd’hui les mêmes prisons.

Sa fiche complète : parcours, critiques, trois condamnations, sources →

Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), opposante à Kais Saied emprisonnée en Tunisie, photographiée en avril 2019
Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre. Photo : Carthage Plus, CC BY 3.0, Wikimedia Commons

2024 : des candidats à la présidentielle condamnés

Avant le scrutin d’octobre 2024, l’instance électorale écarte la plupart des candidats. Plusieurs sont condamnés à la prison ou à l’inéligibilité pour des irrégularités présumées dans la collecte des parrainages. Ayachi Zammel, arrêté en pleine campagne, reste candidat depuis sa cellule ; la Commission internationale de juristes rapporte qu’il a été condamné à plus de douze ans de prison. Le rappeur et homme d’affaires Karim Gharbi, dit K2Rhym, est condamné par défaut à quatre ans de prison et à l’inéligibilité à vie. Kais Saied est réélu avec plus de 90 % des voix, pour une participation inférieure à 30 %.

Le rôle de l’instance électorale est détaillé dans notre enquête sur les complices de Kais Saied, et les décisions de justice ignorées avant le scrutin dans le bilan de Kais Saied.

Ce que dit le pouvoir

Pour les autorités, les personnes poursuivies répondent de crimes de droit commun, de complot ou de terrorisme, sans lien avec leurs opinions. Une partie de la classe politique reproche à Ennahdha une décennie marquée par l’impunité, l’essor du jihadisme et les assassinats de 2013. Les organisations de défense des droits humains et les experts de l’ONU relèvent au contraire des dossiers sans preuves solides, des procès expéditifs et une accumulation de poursuites qui semble surtout viser à maintenir l’opposition en prison.

Questions fréquentes sur les opposants emprisonnés en Tunisie

Pourquoi Rached Ghannouchi est-il en prison ?

Arrêté le 17 avril 2023 après des propos sur le risque de guerre civile, il a été condamné dans plusieurs affaires : apologie du terrorisme, financement étranger, Instalingo, « complot 2 » et « appareil secret », où il a reçu la réclusion à perpétuité en juin 2026. Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire juge sa détention arbitraire.

Qu’est-ce que l’affaire du « complot contre la sûreté de l’État » ?

Un procès collectif visant une quarantaine d’opposants, d’avocats et de militants arrêtés à partir de février 2023. Les condamnations prononcées en appel, de 5 à 45 ans de prison, sont devenues définitives en 2026.

Pourquoi Abir Moussi est-elle en prison ?

La présidente du Parti destourien libre a été arrêtée le 3 octobre 2023 en tentant de déposer des recours contre des décrets présidentiels. Elle a été condamnée à dix ans de prison en appel en mars 2026.

Quel âge a Rached Ghannouchi ?

Il est né le 22 juin 1941. Il a 85 ans en 2026.

Que dit l’ONU sur Rached Ghannouchi ?

Dans son avis n° 63/2025, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire juge sa détention arbitraire et demande sa libération immédiate et une indemnisation.

Les deux grands procès sont racontés en détail : l’affaire du « complot », peine par peine, et l’affaire Instalingo, qui a valu 22 ans à Ghannouchi. Tous figurent dans la liste complète des détenus politiques ; pour mesurer le chemin parcouru depuis 2011, voir l’histoire de la révolution tunisienne.

Citer cette pageréférence prête à copier

« Opposants emprisonnés : Ghannouchi, Moussi et l’affaire du « complot » », kaissaied.com, mis à jour le 7 octobre 2026. https://kaissaied.com/opposants-emprisonnes-tunisie/

Historique des mises à jour2 entrées
  1. Ajout de la grève de la faim d’Ahmed Néjib Chebbi (1er octobre 2026) et d’Abir Moussi (23 septembre 2026).
  2. Publication.

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Crédits photo : Rached Ghannouchi : Mouad888, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons ; Issam Chebbi : M.Rais, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.