Tunisie · Argent et pouvoir

Kais Saied et la corruption : 13,5 milliards promis, zéro dinar publié, un patrimoine secret

Depuis son coup de force du 25 juillet 2021, Kais Saied se sert de la « lutte contre la corruption » comme d’un slogan. Il promettait de reprendre 13,5 milliards de dinars aux « corrompus » et de les « rendre au peuple ». Quatre ans plus tard, aucun montant recouvré n’a été publié, sa propre déclaration de patrimoine reste secrète et, en 2026, des entrepreneurs accusent son frère et sa belle-sœur d’extorsion. Voici ce qui est documenté, ce qui est allégué, et ce que personne ne sait.

Le palais de Carthage, siège de la présidence de la République tunisienne et résidence de Kais Saied, au bord du golfe de Tunis, vu depuis Sidi Bou Saïd
Le palais de Carthage, siège de la présidence, vu depuis Sidi Bou Saïd. Photo : Fjmustak, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

La promesse : 460 hommes d’affaires, 13,5 milliards de dinars

Fin juillet 2021, quelques jours après s’être arrogé les pleins pouvoirs, Kais Saied annonce qu’une liste de 460 hommes d’affaires doit au pays 13,5 milliards de dinars, environ 5 milliards de dollars. Il leur propose un marché : rembourser en finançant des projets dans les régions les plus pauvres (Xinhua, Jeune Afrique). L’idée n’est pas neuve : il la proposait déjà en 2012, juriste sans mandat (Business News).

Le chiffre lui sert d’alibi : la corruption des autres expliquerait la crise, pas sa politique. Reste à savoir combien de dinars sont revenus.

Le siège de la Banque centrale de Tunisie, à Tunis : Kais Saied promettait 13,5 milliards de dinars repris aux hommes d’affaires accusés de corruption
Le siège de la Banque centrale de Tunisie, à Tunis. Photo : DrFO.Jr.Tn, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

La « réconciliation pénale » : quatre ans, trois commissions, aucun chiffre

Le décret-loi n° 13 de mars 2022 crée une commission de réconciliation pénale chargée de négocier avec les personnes visées. Le texte ne l’oblige à publier ni rapport périodique, ni statistiques, ni bilan ; son règlement intérieur, remis au président, n’a jamais paru au Journal officiel (Business News).

La réforme du 18 janvier 2024 resserre le circuit : chaque accord part au président dans les 48 heures ; le Conseil de sécurité nationale peut l’accepter, le refuser ou relever le montant, sans recours possible. La même réforme retire du texte le contrôle de la Cour des comptes sur les recettes (Business News).

La commission a connu trois compositions successives. En septembre 2026, trois mois après l’installation de la troisième, aucun accord ni aucun montant récupéré n’avait été annoncé (Business News). Le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT) estime que les recettes ne dépasseraient pas 50 millions de dinars, soit moins de 0,4 % de l’objectif ; ce chiffre n’est pas officiel (Maghreb Emergent). Dès 2023, la promesse « s’effritait » (Jeune Afrique).

Billet de 50 dinars tunisiens émis en 2022 : aucun montant recouvré par la réconciliation pénale de Kais Saied n’a été publié
Un billet de 50 dinars émis en 2022. Photo : DrRachT, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Le patrimoine du président : une déclaration de 2019, jamais publiée, jamais renouvelée

Kais Saied dépose une déclaration de patrimoine auprès de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC) le 21 octobre 2019, avant sa prise de fonctions. Son contenu n’a pas été publié. La loi impose de la renouveler tous les trois ans : selon l’ONG I Watch, le délai expirait le 20 décembre 2022, et il ne l’a pas fait (Kapitalis, Middle East Monitor, Webdo).

L’instance qui recevait ces déclarations n’existe plus : le 20 août 2021, la police fait évacuer son siège, sans explication officielle, et ses activités sont gelées depuis (L’Economiste Maghrébin). Son ancien président, l’ancien bâtonnier Chawki Tabib, a été condamné en mai 2026 à dix ans de prison pour « faux et usage de faux » (La Presse) ; il figure dans la liste des prisonniers politiques. Ce que l’on sait de la vie privée et de la famille du président est résumé sur notre page Kais Said.

Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), et le ministre de l’Intérieur Hichem Fourati signent un accord de partenariat à Tunis, le 26 décembre 2018 ; l’INLUCC, qui recevait les déclarations de patrimoine, a été fermée en 2021
Décembre 2018 : Chawki Tabib (INLUCC) et le ministre de l’Intérieur Hichem Fourati. L’instance a été fermée en août 2021. Photo : interieur.gov.tn, CC BY 4.0, Wikimedia Commons

La famille au palais : le frère et la belle-sœur

Naoufel Saied, le frère

Avocat, directeur de la campagne de 2019, Naoufel Saied n’occupe aucune fonction officielle. La presse tunisienne le décrit comme la « matière grise » du président (Jeune Afrique). Il rejette toute influence familiale : « la famille de Kaïs Saïed n’a jamais influencé les décisions de l’État », déclare-t-il en octobre 2024 (Directinfo). En janvier 2026, il dément sa nomination au ministère des Finances (Business News).

Atika Chebil, la belle-sœur

Avocate, sœur de l’épouse du président, Ichraf Saied, Atika Chebil n’a pas non plus de fonction officielle. Le site Maghreb Intelligence, citant un ancien conseiller qui n’est pas nommé, écrit qu’au palais de Carthage « rien ne se décide » sans elle ; elle répond que la famille s’est limitée à soutenir la campagne (Maghreb Intelligence). En juin 2022, elle porte plainte pour diffamation et abus de pouvoir contre une juge révoquée, en niant l’avoir jamais rencontrée (Directinfo). Elle est aussi à l’origine de la plainte qui a conduit l’ancienne directrice du cabinet présidentiel, Nadia Akacha, devant la justice (Réalités).

2026 : des entrepreneurs accusent le frère et la belle-sœur d’extorsion

En juillet 2026, le Réseau des hommes d’affaires tunisiens à l’étranger affirme que des investisseurs ont subi des pressions et une extorsion financière. Ceux qui refusaient, selon lui, risquaient l’ouverture de dossiers judiciaires pour corruption ou blanchiment, des interdictions de voyager et des atteintes à leurs biens. Le réseau met en cause Naoufel Saied et Atika Chebil, dit détenir des preuves sans les publier, et annonce des plaintes devant des juridictions européennes (Noonpost).

En août 2026, Mondafrique décrit une « guerre des clans » autour des dossiers de réconciliation pénale ; le média précise lui-même que ces récits, tirés de sources anonymes, ne peuvent pas être confirmés (Mondafrique).

À ce jour : aucun tribunal ne s’est prononcé sur ces accusations, et nous n’avons trouvé aucune réponse publique de Naoufel Saied ou d’Atika Chebil à celles de 2026. Nous publierons leur réponse s’ils en font une.

L’argent saoudien : 500 millions de dollars pour l’État, des conditions inconnues

En juillet 2023, l’Arabie saoudite accorde à la Tunisie un prêt à taux préférentiel de 400 millions de dollars et un don de 100 millions. Le ministre saoudien des Finances, Mohammed al-Jadaan, signe l’accord à Tunis avec la ministre tunisienne des Finances, Sihem Boughdiri, qui annonce que l’argent servira à soutenir le budget. Kais Saied refuse alors les « diktats » du Fonds monétaire international, dont le prêt de 1,9 milliard de dollars reste bloqué (Al-Monitor, The New Arab, AGBI).

Les conditions de ce prêt n’ont pas été rendues publiques. L’argent est allé à l’État : aucune source ne montre qu’il ait enrichi le président ou sa famille. Il est arrivé au moment où Kais Saied refusait les réformes demandées par le FMI, alors que la Tunisie risquait le défaut de paiement (The New Arab).

Le ministère tunisien des Finances, à Tunis : en juillet 2023, la ministre des Finances de Kais Saied signe à Tunis le prêt saoudien de 400 millions de dollars et le don de 100 millions
Le ministère des Finances, à Tunis. Photo : Mohatatou, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Ce que personne ne sait

  • Le patrimoine de Kais Saied, déclaré en 2019 et jamais publié.
  • Les sommes négociées, payées ou refusées dans la réconciliation pénale.
  • Les conditions du prêt saoudien de 2023.
  • La suite des plaintes annoncées en Europe contre Naoufel Saied et Atika Chebil.

Nous mettrons cette page à jour dès qu’un de ces chiffres ou une décision de justice sera publié. Pour les relais du pouvoir dans l’armée, la police et le gouvernement, lisez les complices de Kais Saied.

Questions fréquentes sur Kais Saied et la corruption

Kais Saied est-il corrompu ?

Aucune décision de justice ne l’établit. Ce qui est documenté : sa déclaration de patrimoine de 2019 n’a jamais été publiée ni, selon I Watch, renouvelée, et la réconciliation pénale qu’il a créée n’a publié aucun chiffre en quatre ans.

Qui est Naoufel Saied ?

Le frère de Kais Saied, avocat et directeur de sa campagne de 2019, sans fonction officielle. En juillet 2026, un réseau d’entrepreneurs tunisiens de l’étranger l’accuse d’extorsion ; il affirme que la famille n’a jamais influencé les décisions de l’État.

Qui est Atika Chebil ?

L’avocate Atika Chebil est la sœur d’Ichraf Saied, l’épouse du président. Des sources anonymes lui prêtent une forte influence au palais de Carthage ; elle affirme que la famille s’est limitée à soutenir la campagne. Elle est visée par les accusations d’extorsion de juillet 2026.

Combien la réconciliation pénale a-t-elle rapporté ?

Aucun chiffre officiel n’a été publié. L’objectif annoncé était de 13,5 milliards de dinars ; le CRLDHT estime les recettes à 50 millions de dinars au plus.

L’Arabie saoudite a-t-elle donné de l’argent à Kais Saied ?

À l’État tunisien : un prêt de 400 millions de dollars et un don de 100 millions, signés en juillet 2023 pour soutenir le budget. Les conditions du prêt n’ont pas été publiées ; aucune source ne montre un enrichissement personnel.

Citer cette pageréférence prête à copier

« Kais Saied et la corruption : la famille, la réconciliation pénale, l’argent invisible », kaissaied.com, mis à jour le 18 octobre 2026. https://kaissaied.com/kais-saied-corruption/

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